En Tunisie, deux cartes coexistent : celle des diplômés et celle des emplois. Selon le lieu de naissance, trouver un travail peut se révéler bien plus difficile dans certaines régions que dans d’autres. Derrière le chômage des jeunes diplômés se cache une réalité structurelle : le territoire où l’on vit pèse autant que le diplôme que l’on détient.
L’accès à l’emploi des jeunes diplômés en Tunisie n’est pas uniforme. En effet, des disparités significatives persistent entre gouvernorats côtiers et régions de l’intérieur. Par exemple, un diplômé de Gafsa a cinq fois moins de chances de trouver un emploi qu’un diplômé d’un gouvernorat côtier comme Ariana.
Ces écarts révèlent que le chômage des jeunes n’est pas seulement une question de qualifications. Même avec le même niveau de diplôme, un jeune issu d’une région intérieure fait face à des obstacles plus importants pour entrer sur le marché du travail. Cela met en lumière des inégalités territoriales profondes, liées à la localisation géographique, aux infrastructures économiques et à l’accès limité aux dispositifs publics de soutien à l’emploi.
Le diplôme ne protège pas du chômage… selon l’endroit où l’on vit
Être diplômé n’est pas une garantie de travail si l’on habite certaines régions. Les statistiques montrent une fracture nette : 47% des diplômés de Gafsa sont au chômage, contre seulement 10% à Ariana. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes : là où l’économie locale est moins développée et les entreprises moins nombreuses, même un haut niveau de qualification ne garantit pas l’accès à l’emploi.
Cette situation illustre une réalité souvent ignorée : le territoire où l’on naît et où l’on vit conditionne largement ses chances de réussite professionnelle. Les régions côtières bénéficient d’une concentration d’activités économiques et d’infrastructures mieux développées, tandis que les régions intérieures peinent à attirer les entreprises et les investissements.

Cette fracture territoriale implique également que les jeunes diplômés des régions intérieures doivent parfois se déplacer ou s’installer loin de leur famille pour trouver un emploi, ce qui constitue un obstacle supplémentaire, financier et social.
Des régions oubliées par les politiques de l’emploi
Les dispositifs publics destinés à favoriser l’insertion professionnelle des jeunes ne sont pas toujours accessibles de manière équitable. Les régions de l’intérieur, souvent moins peuplées et moins centrales, bénéficient moins des programmes d’emploi et des formations.
Les ateliers de formation et les initiatives d’accompagnement sont concentrés dans les grandes villes ou les zones côtières, laissant une partie importante de la jeunesse diplômée dans l’expectative. Les jeunes de Gafsa, Kairouan ou Sidi Bouzid disposent de moins de ressources pour améliorer leurs compétences, trouver un stage ou bénéficier d’un accompagnement personnalisé vers l’emploi.
Cette situation contribue à reproduire les inégalités territoriales : les jeunes diplômés des régions intérieures accumulent un retard par rapport à ceux vivant dans les zones côtières, non pas par manque de compétences ou de motivation, mais simplement par la localisation géographique.
Miser sur la décentralisation pour rééquilibrer l’accès à l’emploi

Pour réduire ces disparités, l’étude suggère de renforcer la décentralisation des politiques d’emploi et de soutenir le développement des pôles régionaux. Cela pourrait passer par plusieurs mesures concrètes :
- Soutenir les pôles économiques régionaux : investir dans les infrastructures locales et créer des zones d’activités pour attirer les entreprises.
- Encourager les entreprises à s’installer dans l’intérieur du pays : offrir des incitations fiscales et logistiques pour développer l’emploi local.
- Cibler mieux les politiques publiques : adapter les dispositifs d’accompagnement et de formation aux besoins spécifiques des jeunes des régions intérieures.
Ces actions permettraient non seulement de créer des emplois là où ils manquent, mais aussi de limiter l’exode des jeunes vers les grandes villes côtières, souvent saturées. Décentraliser l’emploi, c’est rendre le marché du travail plus équitable et donner à chaque jeune diplômé, peu importe sa région, une chance réelle de s’insérer dans la vie professionnelle.
Le chômage des jeunes diplômés tunisiens ne se limite pas à une question de qualification. Il est profondément lié aux fractures territoriales et aux inégalités structurelles. Les gouvernorats de l’intérieur restent en retrait, non pas par manque de talent ou d’ambition, mais par manque d’opportunités et de dispositifs publics adaptés. Pour un développement inclusif, il est crucial que la Tunisie investisse dans ses régions intérieures, favorise la décentralisation des politiques d’emploi et crée un environnement propice à l’installation d’entreprises et à l’innovation locale. L’emploi des jeunes ne se joue pas seulement dans les universités, mais dans la capacité du pays à réduire ces fractures territoriales.
Nadia Zrelli Ben Hamida –Associate Professor, Research Unit DEFI, ESSEC TunisSalwa Trabelsi–Associate Professor in econmics ESSEC, Tunis, PS2DGhazi Boulila–Professor, Research Unit DEFI, ESSEC Tunis
Consulter l’étude
“The impact of active labor market policies on the employment outcomes of youth graduates in the Tunisian governorates”- Economics, Management and Sustainability - Scientific Journal.