Pas de farine, pas de sucre, pas d’émeutes : Le mystère économique tunisien

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Un matin comme les autres dans un quartier populaire de Tunis. Un client entre chez Mounir, son épicier habituel. Pas de lait. Pas de sucre. Mais avant de partir, Mounir lui glisse discrètement deux briques dans le sac, un clin d’œil complice, et murmure : “notre secret”. Entre 2021 et 2024, des millions de Tunisiens ont vécu des variantes de cette scène. Sans émeutes. Sans soulèvement. Juste une société qui s’adapte, se réinvente, et révèle, ce faisant, une tout autre façon de faire l’économie, une réalité finement documentée par l’étude « Logiques de marché et économies morales face à la crise des pénuries en Tunisie », menée par Joshua E. Rigg et publiée par le Merian Centre for Advanced Studies in the Maghreb (MECAM, Tunis, 2024).

Mounir tient son épicerie à la Cité Sfar, un quartier populaire de Tunis. Ses étagères, d’ordinaire bien garnies, se sont progressivement vidées à partir de 2021. La farine disparaît. Puis le sucre. Puis le lait, le riz, le café, parfois plusieurs en même temps, pendant des semaines entières.

Ce qui se passe alors dans ce quartier est tout sauf prévisible. Là où les théories économiques classiques annonçaient des troubles, une autre dynamique s’est mise en place : discrète, complexe, profondément humaine. C’est cette réalité de terrain, observée et documentée entre l’hiver 2023 et le printemps 2024, qui mérite qu’on s’y arrête. Car ce que Mounir et ses voisins ont inventé pour faire face à la crise en dit long sur ce que l’économie est vraiment, bien au-delà des manuels.

Des rayons vides pour de vraies raisons

Pour comprendre ce qui se joue dans l’épicerie de Mounir, il faut d’abord remonter à la source. Les pénuries tunisiennes ne sont pas tombées du ciel : elles sont le résultat d’une accumulation de crises, locales et mondiales, qui se sont renforcées les unes les autres.

Côté mondial : le dérèglement climatique a ravagé plusieurs récoltes consécutives, la pandémie de Covid-19 a perturbé les chaînes d’approvisionnement, et les guerres en Ukraine et à Gaza ont fait flamber les prix des matières premières agricoles. Côté tunisien : les réserves de devises sont au plus bas, les entreprises publiques croulent sous les dettes, et un système de subventions alimentaires (en place depuis 1970) coûtait encore 7,2% du PIB à l’État en 2023, sans parvenir à garantir l’approvisionnement des magasins.

Dans les rues, les habitants pointent aussi la corruption et les intermédiaires peu scrupuleux. “Un problème monté de toutes pièces par les lobbyistes et les grossistes”, confie l’un d’eux. Le président Kais Saied, lui, a déclaré une “guerre” aux spéculateurs. Mais pour les gens de la Cité Sfar, le constat reste le même, amer : “La Tunisie était autrefois le grenier de Rome. Elle ne parvient plus à nourrir son propre peuple”.

Une crise qui ne frappe pas tout le monde pareil

Ces causes globales, Mounir les subit comme tout le monde. Mais ce qu’il observe depuis son comptoir, c’est que la pénurie ne s’abat pas de façon égale sur tous ses clients, ni sur tous les quartiers, ni sur toutes les régions du pays.

Au niveau national d’abord : les régions du sud, déjà défavorisées, souffrent bien davantage que la capitale. Un commerçant originaire de Tataouine le dit sans détour : “Quand je rentre chez moi, j’emporte du sucre dans mes valises. » À l’échelle de Tunis, les habitants soupçonnent les quartiers aisés d’être approvisionnés en priorité, et d’avoir les moyens de se retourner vers le marché noir quand les rayons officiels sont vides. Même dans la Cité Sfar, la frustration monte : “Il y a du lait dans les cafés, mais pas dans l’épicerie. Un bébé ne peut pas boire un café noir !”

La pénurie transforme aussi le rapport au temps. Les boulangers ferment tôt, stocks épuisés. Les marchandises « arrivent et repartent en une matinée ». Un commerçant confie qu’il dort avec son téléphone allumé, guettant une livraison à 4 heures du matin. Pour les femmes comme Marwa, qui vend du melawi (un pain plat tunisien traditionnel) la journée commence avant l’aube, à sillonner la ville en quête de semoule, quitte à en acheter à prix fort auprès de revendeurs informels, les dawarjiyya. La Tunisie est devenue, selon les mots de ses propres habitants, le « pays des files d’attente ».

Mounir et ses voisins réinventent les règles du jeu

C’est face à cette réalité quotidienne (inégale, épuisante, imprévisible) que quelque chose d’inattendu se produit. Sans concertation officielle, sans directive de l’État, les habitants de la Cité Sfar fabriquent leurs propres règles. Un équilibre instable, bricolé jour après jour, entre logique économique et sens du bien commun.

Certains épiciers réservent les produits rares aux familles du quartier en priorité, et surtout aux mères de jeunes enfants. Le boulanger vend parfois de petites quantités de farine à des clients pour qu’ils puissent « faire du pain maison ». Ces choix ne sont écrits nulle part. Ils relèvent d’un accord tacite, d’une éthique partagée sur ce qui est juste quand les ressources manquent. Un habitant décrit avec approbation l’épicier qui “travaille avec conscience et veille à ce que tout le monde ait sa part”.

Des réflexes plus anciens refont aussi surface. La pratique amazighe de l’al-ʻuwla (stocker et réguler sa consommation selon les saisons) inspire des comportements de prudence collective. Une employée de café résume l’esprit du moment : “C’est haram de gaspiller du pain. Je ramasse même les miettes de la table du dîner pour le repas de demain.”

Mais cette solidarité a ses ombres, et personne n’est naïf. Les soupçons circulent librement. Un habitant se plaint : « Il a tout dans son magasin, mais il ne vend qu’aux clients réguliers. » Les commerçants renvoient la balle : quand une livraison arrive, “toute la famille rapplique”. Accusations, contre-accusations, arrangements tacites, à la Cité Sfar, la pénurie est aussi une affaire de négociation permanente, où chacun tente de trouver sa juste place entre intérêt personnel et solidarité de voisinage.

Ce que l’histoire de Mounir révèle, au fond, c’est quelque chose que les économistes oublient parfois : les marchés ne fonctionnent jamais uniquement à la froide rationalité du calcul. Ils sont traversés de valeurs, de liens de confiance, d’idées sur ce qui est juste. La pénurie ne détruit pas l’économie, elle l’oblige à se montrer telle qu’elle est vraiment : une affaire profondément humaine.

Et si la Tunisie n’a pas connu d’émeutes, c’est peut-être parce que, dans des milliers d’épiceries de quartier, des Mounir ont continué, chaque matin, à glisser deux briques de lait dans un sac, avec un clin d’œil complice, et le sentiment de faire ce qui est juste.

ECOTOUS

Consultez l'étude

"Logiques de marché et économies morales face à la crise des pénuries en Tunisie", menée par Joshua E. Rigg, Dr. en Politiques et Études Internationales (SOAS, Université de Londres), chercheur au Programme de Recherche sur les Petits États à l'Université de Georgetown au Qatar - Publiée dans MECAM Papers, numéro 08, octobre 2024 (DOI : 10.25673/116704-ISSN : 2751-6482), par le Merian Centre for Advanced Studies in the Maghreb (MECAM), Tunis. Publication en accès libre.

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