Ouvrières agricoles en Tunisie : celles qui font vivre l’agriculture sans être reconnues

Elles sèment, récoltent, désherbent et participent chaque jour au fonctionnement des exploitations agricoles tunisiennes. Pourtant, leur travail reste largement invisible. Faibles salaires, absence de protection sociale, transport dangereux et conditions de travail précaires rythment encore le quotidien de milliers d’ouvrières agricoles. Une note de réflexion publiée en 2026 propose des pistes concrètes pour mieux reconnaître leur rôle et améliorer durablement leurs conditions de vie.

Dans les campagnes tunisiennes, les ouvrières agricoles constituent une force de travail indispensable. En 2017, elles représentaient 58% de la main-d’oeuvre rurale et leur nombre était estimé à plus de 91000 femmes. Pourtant, malgré cette contribution essentielle à la production agricole, elles restent parmi les travailleuses les plus vulnérables du pays. Pendant longtemps, leur situation est restée absente des débats publics. Leur réalité n’apparaît souvent dans l’actualité qu’à l’occasion d’accidents de transport dramatiques. Pourtant, les difficultés auxquelles elles font face dépassent largement cette seule question. Elles concernent aussi l’accès à la protection sociale, les conditions de travail, les salaires et la reconnaissance même de leur statut professionnel.

Au-delà de l’enjeu social, cette situation pose également une question économique. Les conditions difficiles du travail agricole poussent de nombreuses jeunes femmes à se détourner du secteur, au profit d’emplois en usine ou en milieu urbain. À terme, cette évolution pourrait fragiliser l’ensemble de l’agriculture tunisienne.

 Un travail essentiel mais encore très précaire

La plupart des ouvrières agricoles travaillent dans un cadre informel. Selon une étude citée dans la note, environ 75% d’entre elles exercent sans contrat de travail et 92% ne bénéficient d’aucune affiliation à un régime de sécurité sociale. Cette situation s’explique par plusieurs facteurs. Le travail agricole est souvent saisonnier, les revenus sont irréguliers et les ouvrières travaillent fréquemment pour plusieurs exploitants au cours d’une même saison. Les démarches administratives apparaissent alors complexes et peu adaptées à leur réalité.

Pour beaucoup, l’adhésion à un régime de sécurité sociale représente également un coût difficile à supporter. Certaines craignent même de perdre d’autres formes d’aide sociale auxquelles elles ont accès. Résultat : de nombreuses femmes arrivent à l’âge de la retraite sans avoir cotisé suffisamment pour bénéficier d’une pension. Le manque de reconnaissance institutionnelle constitue un autre obstacle majeur. Les ouvrières agricoles ne disposent pas aujourd’hui d’un statut professionnel clairement identifié, ce qui limite leur visibilité dans les politiques publiques et complique leur accès à certains droits.

Des risques quotidiens sur les routes et dans les champs

La question du transport reste l’un des symboles les plus visibles de cette précarité. Dans de nombreuses régions, les ouvrières continuent d’être transportées dans des camionnettes ou des pick-up ne respectant pas les normes minimales de sécurité. Plusieurs textes législatifs ont pourtant été adoptés ces dernières années afin d’encadrer le transport des travailleurs agricoles et de créer des services adaptés. Mais sur le terrain, leur mise en oeuvre reste limitée. Les participants à un atelier organisé à Béja en 2026 ont notamment souligné l’absence de transporteurs opérant réellement selon les dispositifs prévus par la réglementation.

Les difficultés ne s’arrêtent pas aux trajets. Dans les exploitations, les ouvrières travaillent souvent sans équipements de protection adaptés. Gants, bottes, masques ou vêtements de sécurité sont rarement fournis. Cette situation devient particulièrement préoccupante lors de la manipulation de produits phytosanitaires, qui peut exposer les travailleuses à des risques sanitaires importants. À cela s’ajoute un faible pouvoir de négociation. Les ouvrières passent généralement par des intermédiaires pour trouver du travail, ce qui réduit leur capacité à discuter leurs conditions d’emploi ou leur rémunération. Dans certaines zones étudiées, les salaires observés variaient entre 10 et 20 dinars par jour, parfois en dessous du salaire minimum agricole garanti.

Reconnaître les ouvrières agricoles pour construire l’avenir

Face à ce constat, la note de réflexion “Ouvrières agricoles : repenser le travail agricole féminin pour un développement rural durable et inclusif” propose plusieurs pistes d’action complémentaires. Cette note a été élaborée dans le cadre du projet Tamkin Femmes Rurales (2025-2026), porté par l’APEDDUB, l’INRAT, le Bureau d’Appui à la Femme Rurale, les CRDA de Siliana et de Béja et le Cirad.

La première consiste à créer un véritable statut officiel pour les ouvrières agricoles. Une carte professionnelle pourrait permettre leur identification administrative, faciliter l’accès à certains services et renforcer leur reconnaissance dans les politiques publiques. La deuxième priorité concerne la protection sociale. Les auteurs soulignent la nécessité de construire un système plus adapté aux spécificités du travail agricole féminin. Les modalités de cotisation devraient tenir compte de l’irrégularité des revenus et du fait que les ouvrières travaillent souvent pour plusieurs employeurs différents. L’amélioration des conditions de travail constitue également un enjeu majeur. Cela passe par une application effective du salaire minimum agricole garanti, un meilleur contrôle du respect du droit du travail et la généralisation des équipements de protection.

La sécurisation du transport apparaît enfin comme une urgence. Les auteurs recommandent notamment de renforcer les incitations destinées aux transporteurs, de mieux adapter les dispositifs aux réalités rurales et d’améliorer progressivement les infrastructures, notamment les pistes agricoles. Au-delà de ces mesures, la note insiste sur l’importance de l’organisation collective des ouvrières agricoles. Des structures locales, des groupements ou des organisations professionnelles pourraient renforcer leur pouvoir de négociation, faciliter l’accès à l’information et contribuer à une meilleure défense de leurs droits. L’amélioration durable de leur situation suppose enfin une coordination forte entre les différents acteurs publics concernés. Agriculture, affaires sociales, condition féminine et développement régional devront agir de manière complémentaire pour construire une stratégie cohérente et durable. La situation des ouvrières agricoles ne relève donc pas uniquement de la question sociale. Elle touche aussi à l’avenir du secteur agricole tunisien. Leur contribution à la production est essentielle, mais leur précarité fragilise l’attractivité du secteur et la capacité à maintenir cette main-d’œuvre dans les territoires ruraux.

ECOTOUS

Consultez la note de réflexion

"Ouvrières agricoles : repenser le travail agricole féminin pour un développement rural durable et inclusif", réalisée dans le cadre du projet Tamkin Femmes Rurales (2025-2026), porté par APEDDUB - Association pour la Protection de l'Environnement et le Développement Durable de Bizerte, INRAT - Institut National de la Recherche Agronomique de Tunisie, Bureau d'Appui à la Femme Rurale, CRDA de Siliana et de Béja, et Cirad - Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, avec le soutien du programme Savoirs Éco, financé par l'Union européenne et mis en oeuvre par Expertise France.

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