Rouler plus, consommer moins, polluer moins : voilà l’équation idéale que cherchent à résoudre tous les pays du monde. Mais une étude menée sur 90 pays révèle une vérité dérangeante : économiser de l’énergie dans les transports ne garantit pas de moins polluer. Un paradoxe mondial que la Tunisie illustre avec une acuité particulière. Ce constat s’appuie notamment sur les travaux de Khaled Ben Abdallah, Mounir Belloumi et Daniel De Wolf, publiés dans la revue Energy en 2015, qui proposent une analyse comparative internationale des performances énergétiques et environnementales du transport routier.
Sobre à la pompe, mais sale à l’échappement : le paradoxe peut sembler caricatural, il est pourtant bien réel. À l’échelle des pays, les données sur le transport routier montrent qu’il est possible de consommer moins d’énergie tout en continuant à émettre davantage de CO₂. Pour objectiver ce décalage, les chercheurs s’appuient sur deux indicateurs : l’efficacité énergétique, qui mesure l’énergie utilisée pour produire de la richesse, et l’efficacité environnementale, qui rapporte les émissions de CO₂ à cette consommation d’énergie.
Or, sur trente ans et 90 pays, ces deux mesures évoluent rarement dans le même sens. Un pays peut très bien maîtriser sa consommation d’énergie tout en continuant à saturer l’atmosphère de dioxyde de carbone. Les économistes ont un nom pour ce phénomène contre-intuitif : le paradoxe de l’efficacité énergétique. Et il ne concerne pas quelques cas isolés, il structure les inégalités mondiales de performance dans les transports.
Riches et pauvres ne roulent pas à la même vitesse
Ce paradoxe ne frappe pas tous les pays de la même façon. Dans les économies avancées, des décennies de politique fiscale sur les carburants, d’investissement dans les transports collectifs et d’innovation technologique ont permis de commencer à décorréler croissance et pollution. En clair : ces pays produisent davantage de richesses sans nécessairement brûler plus de combustibles fossiles.
Dans une grande partie des pays en développement, la réalité est tout autre. La croissance économique s’accompagne encore d’une hausse mécanique des émissions, portée par des flottes de véhicules vieillissants, des carburants peu ou pas taxés, et une faible culture de la mobilité durable. Pour mesurer l’ampleur de ces écarts, les chercheurs ont mobilisé le coefficient de Theil, un outil statistique qui quantifie les inégalités entre groupes. Son verdict est sans appel : les disparités de performance entre nations non seulement persistent, mais tendent à se creuser. Ce n’est pas une fatalité, c’est un diagnostic. Et tout diagnostic appelle un traitement.

La Tunisie : des progrès réels, une ambition encore inachevée
C’est dans ce paysage contrasté que la Tunisie trouve sa place. Une place ni catastrophique, ni franchement brillante, mais riche d’enseignements. En matière d’efficacité énergétique, le pays se hisse au 48ème rang sur 90 en 2012, devançant plusieurs voisins arabes comme l’Algérie, la Syrie ou la Jordanie, tout en restant distancé par des économies comme Hong Kong, le Japon ou Singapour, qui ont misé depuis longtemps sur des technologies de transport de pointe.
Là où la progression est plus nette, c’est sur le volet environnemental : la Tunisie gagne 21 places en trente ans pour atteindre le 38ème rang. Une avancée tangible, mais qui masque des fragilités structurelles. Le parc automobile reste majoritairement ancien, les carburants sont subventionnés sans contrepartie écologique, et la voiture individuelle continue d’écraser les alternatives. Quand on fusionne les deux dimensions pour obtenir un score global, la Tunisie se classe 34ème, dans la catégorie “performance moyennement élevée”. Parmi les pays arabes de l’étude, seuls Oman et les Émirats arabes unis font mieux, adossés à des ressources énergétiques propres sans commune mesure avec celles de la Tunisie.
Cinq leviers pour transformer l’essai
Ce bilan n’est pas une condamnation. Il trace, au contraire, une feuille de route précise. Les chercheurs identifient cinq axes d’action complémentaires, car aucun, pris isolément, ne suffira.

Premier levier : revoir la politique tarifaire du carburant. Les subventions actuelles, en maintenant les prix artificiellement bas, encouragent une consommation excessive et individuelle. Une fiscalité environnementale progressive, conçue pour ne pas pénaliser les ménages les plus modestes, permettrait de réorienter progressivement les comportements.
Deuxième levier, intimement lié au premier : repenser l’organisation des villes. Multiplier les routes entretient la dépendance à la voiture, sans la résoudre. C’est la mixité des usages, la densité urbaine et le développement des transports en commun qui font réellement baisser la consommation d’énergie dans les déplacements quotidiens.
Troisième levier : accélérer le renouvellement du parc automobile. Des aides à la mise à la casse des vieux véhicules, notamment dans le fret et le transport en commun, auraient un effet direct et mesurable sur les émissions. C’est une mesure visible, concrète, et politiquement défendable.
Quatrième levier : ne pas surestimer la technologie seule. Un moteur plus propre incite parfois à rouler davantage, annulant une partie du bénéfice environnemental. C’est l’effet rebond, bien documenté dans la littérature scientifique. La technologie est un outil indispensable, mais elle doit s’inscrire dans une évolution plus large des usages.
Cinquième levier, peut-être le plus structurant sur le long terme : comprendre et transformer les comportements des usagers. Savoir pourquoi les gens choisissent leur voiture plutôt que le bus, quand et comment ils sont prêts à changer, voilà ce qui permet de concevoir des politiques publiques efficaces, plutôt que des mesures imposées qui restent lettre morte.

Ces cinq chantiers ne sont pas une liste à cocher dans l’ordre. Ils forment un système : agir sur l’un sans toucher aux autres produits des effets limités, voire contre-productifs. C’est leur combinaison qui ouvre la voie à un transport routier durable, en Tunisie comme ailleurs. Ce que cette étude montre, au fond, c’est qu’il n’y a pas de raccourci. Décarboner les transports, exige une politique cohérente, qui relie les prix, les territoires, les technologies et les mentalités. La Tunisie dispose des atouts pour avancer, à condition de traiter ces cinq leviers non pas comme des options, mais comme un programme d’ensemble. L’urgence, elle, ne fait pas de pause.
ECOTOUS
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"International comparisons of energy and environmental efficiency in the road transport sector", menée par Khaled Ben Abdallah, Chercheur à l'Institut Supérieur du Transport et de la Logistique de Sousse (Tunisie) et Université du Littoral (France); Mounir Belloumi, Pr. au Collège des Sciences Administratives, Université de Najran (Arabie Saoudite) et LAMIDED, Université de Sousse (Tunisie) et Daniel De Wolf, Maître de conférences, Faculté d'Économie et de Gestion, Université du Littoral (France)- publiée dans la revue Energy (Elsevier, vol. 93, 2015, pp. 2087–2101).