La Tunisie a longtemps été citée comme un modèle de progrès éducatif. Mais si les universités forment chaque année des milliers de jeunes, le marché du travail peine encore à leur offrir une place. Pour combler ce déséquilibre, l’État a multiplié les programmes d’insertion professionnelle destinés aux diplômés. Entre volonté d’agir et résultats contrastés, ces politiques publiques soulèvent une question essentielle : sont-elles vraiment efficaces pour ouvrir la voie du premier emploi ?
Avant la révolution, la Tunisie affichait une croissance stable et une pauvreté en recul. Pourtant, derrière ces chiffres, un problème structurel s’enracinait : le chômage des jeunes, notamment des diplômés. Malgré les efforts de formation, un fossé s’est creusé entre les compétences acquises à l’université et les besoins réels du marché.
Depuis la fin des années 1970, les pouvoirs publics ont misé sur des politiques actives du marché du travail ; ou “Active Labor Market Policies (ALMP)”; pour faciliter la transition entre études et emploi. Ces dispositifs offrent stages, contrats subventionnés ou missions temporaires dans le secteur public et privé. Mais qu’en est-il de leur efficacité réelle ?
L’étude sur l’impact des politiques actives de l’emploi sur les jeunes diplômés dans les gouvernorats tunisiens”, répond à cette question. À partir d’une base de données nationale inédite (ANETI 2013), l’étude a analysé les parcours de plus de 117000 jeunes inscrits dans les agences d’emploi.
Des programmes pour “activer” le marché du travail

Pour soutenir l’insertion professionnelle, la Tunisie a déployé plusieurs programmes ciblés. Parmi eux, cinq principaux dispositifs :
- Le SIVP (Stage d’Initiation à la Vie Professionnelle), qui offre aux jeunes diplômés une première expérience de deux ans, subventionnée par l’État.
- Le CVC (Contrat de Volontariat Civil), qui encourage des missions à mi-temps ou communautaires pour développer des compétences transférables.
- Le CRVA (Contrat de Réinsertion dans la Vie Active), destiné aux personnes licenciées, pour les aider à se requalifier.
- Le CPFG, où l’État prend en charge jusqu’à 50 % du salaire d’un jeune recruté dans une entreprise en région défavorisée.
- Le CIDES, qui combine formation et pratique pour les diplômés en recherche d’emploi depuis plus de deux ans.
Ces programmes visent à renforcer l’employabilité des jeunes, c’est-à-dire leur capacité à accéder à un emploi durable. Ils traduisent un effort continu de l’État pour transformer l’investissement éducatif en insertion économique réelle.
Des résultats mitigés : Entre tremplin et impasse

L’étude montre que 60% des jeunes diplômés inscrits à l’ANETI ont bénéficié d’une politique active, mais seuls 18% ont trouvé un emploi durable trois ans plus tard. Le constat est clair : la participation à un programme augmente les chances d’emploi, mais pas toujours de manière significative.
Tous les dispositifs n’ont pas le même impact. Le SIVP, pourtant le plus connu, apparaît décevant : les jeunes qui y participent ont moins de 2% de chances supplémentaires d’obtenir un emploi que ceux qui n’en bénéficient pas. En pratique, beaucoup sont remerciés à la fin de leur stage sans embauche.
À l’inverse, le CVC sort du lot : les jeunes qui y participent ont plus de 80% de probabilité supplémentaire d’être employés ensuite. Le volontariat, souvent perçu comme une “parenthèse”, agit en réalité comme une véritable formation sur le terrain. Il permet de développer des compétences concrètes et une expérience sociale valorisée par les employeurs.
Ces résultats soulignent une vérité essentielle : la qualité du dispositif compte plus que la quantité des programmes. Lorsqu’ils sont bien conçus, encadrés et adaptés aux besoins du territoire, les programmes publics peuvent réellement favoriser l’emploi.
L’effet diplôme : Tous les parcours ne se valent pas

L’étude a aussi examiné le rôle du niveau d’études et du domaine de formation. Les écarts sont notables : les diplômés en médecine, pharmacie, ingénierie ou sciences paramédicales s’insèrent beaucoup plus facilement que ceux issus des sciences humaines ou de la langue arabe.
Les politiques d’emploi profitent davantage à ceux qui possèdent des qualifications rares et directement mobilisables sur le marché du travail. À l’inverse, les diplômés des filières saturées (lettres, sciences sociales, droit) rencontrent de fortes difficultés, même après une formation complémentaire.
L’analyse montre aussi que les femmes diplômées, qui représentent plus des deux tiers des inscrits à l’ANETI, participent plus souvent aux programmes publics, mais restent moins employées que les hommes. Ces disparités de genre, ancrées dans la structure du marché du travail, freinent encore l’égalité professionnelle.
L’enjeu territorial : un accès inégal aux opportunités
Le lieu de résidence reste un facteur décisif. Les jeunes diplômés des régions côtières, comme le Grand Tunis ou le Centre-Est (Sfax, Sousse), ont bien plus de chances d’obtenir un emploi que ceux des régions de l’intérieur (Kasserine, Gafsa, Sidi Bouzid).
Ces inégalités reflètent un déséquilibre économique historique : les entreprises, les services et les opportunités d’embauche se concentrent sur le littoral. Les chercheurs montrent que les jeunes de l’intérieur accèdent moins facilement aux dispositifs publics, ce qui aggrave la fracture territoriale.
Les politiques d’emploi ne suffisent donc pas à elles seules. Sans développement régional équilibré, elles risquent d’accentuer les écarts entre les territoires, au lieu de les réduire.
Miser sur l’accompagnement et l’adaptation locale

Pour être efficaces, les politiques d’emploi doivent dépasser la logique du “stage pour tous”. Les auteurs plaident pour une approche plus fine :
- Mieux cibler les bénéficiaires selon leur profil, leur diplôme et leur région ;
- Renforcer le suivi après la formation pour favoriser les embauches réelles ;
- Impliquer davantage les entreprises locales dans la conception des dispositifs ;
- Et adapter les programmes aux secteurs porteurs, notamment les services numériques, l’économie verte ou l’entrepreneuriat social.
L’expérience du CVC montre que lorsque les jeunes sont placés dans des contextes valorisants et accompagnés, l’effet sur leur employabilité est durable. La clé du succès réside dans le lien entre formation, encadrement et développement local.
Un levier à ajuster pour un avenir durable
Les politiques actives de l’emploi restent indispensables dans un pays où les jeunes représentent plus du tiers des demandeurs d’emploi. Mais pour tenir leurs promesses, elles doivent être repensées : mieux ciblées, plus équitables, et intégrées dans une vision territoriale du développement.
L’insertion professionnelle des diplômés tunisiens ne se joue pas seulement dans les bureaux d’ANETI, mais dans la capacité collective à créer des emplois de qualité, adaptés aux aspirations des jeunes et aux besoins de l’économie.
Nadia Zrelli Ben Hamida – Associate Professor, Research Unit DEFI, ESSEC TunisSalwa Trabelsi –Professor in Economics, Université de Tunis, ESSECT, DEFI.Ghazi Boulila –Professor, Research Unit DEFI, ESSEC Tunis
Consulter l’étude
“The impact of active labor market policies on the employment outcomes of youth graduates in the Tunisian governorates”- Economics, Management and Sustainability - Scientific Journal.