Gafsa, quand l’eau devient un luxe pour l’agriculture

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Dans le sud-ouest tunisien, à Gafsa, la modernisation agricole creuse à la fois les inégalités sociales et les nappes phréatiques. Dans cette région semi-aride, l’eau est devenue un bien rare et disputé. Tandis que certaines exploitations investissent dans des oliveraies modernes alimentées par des puits profonds et des panneaux solaires, d’autres n’ont plus accès qu’à des citernes ou des bidons pour leurs besoins essentiels. Forages, intensification des cultures et conflits d’usage rythment désormais le quotidien.

Une étude intitulée “Water (in)security in Gafsa, Tunisia: A hydrosocial approach », publiée en 2025, dans “Agricultural Water Management” souligne que la région, exposée à de fortes chaleurs et à des pluies irrégulières, a vu émerger un modèle agricole exigeant en eau, orienté vers l’export. Mais cette stratégie a un prix : les nappes souterraines s’épuisent, et les inégalités se creusent. L’eau, bien commun, devient peu à peu un marqueur de fracture sociale.

Des cultures intensives qui assèchent les ressources

À “El Kebir”, les cultures d’olive, d’amande et de pistache se sont multipliées. Ces exploitations, souvent créées par des investisseurs extérieurs, s’étendent en dehors des oasis traditionnelles. Pour les irriguer, on creuse toujours plus profond. Cependant, le forage est parfois légal, souvent toléré, mais rarement régulé.

Les puits de plus de 50 mètres devraient théoriquement être autorisés par l’État, mais les délais administratifs et les refus répétés poussent certains à contourner la loi. Le résultat est clair : la nappe phréatique est exploitée bien au-delà de ses capacités. Dans certaines zones, le taux d’extraction atteint 200 % des ressources disponibles.

Cette intensification exclut de nombreux petits agriculteurs. Creuser un puits coûte jusqu’à 17 000 dinars, alors que le salaire moyen dépasse rarement 500 dinars par mois. Faute de moyens, certains doivent cesser leur activité, et d’autres choisissent d’émigrer vers les villes côtières.

L’eau du robinet, un luxe rural

Les conséquences dépassent le cadre agricole. Dans les villages, de nombreuses familles n’ont plus d’eau au robinet. Les réseaux publics, vétustes ou absents, ne couvrent pas toutes les zones. Beaucoup doivent acheter de l’eau à des revendeurs informels, sans contrôle sanitaire.

Ce mode d’approvisionnement est coûteux : 2 dinars pour 10 litres, une charge lourde pour des ménages précaires. L’eau est parfois stockée dans des contenants exposés à la chaleur, ce qui augmente les risques sanitaires.

Des réponses techniques, mais inégalitaires

Pour faire face à la crise, l’État a tenté d’agir. Il a cessé de délivrer de nouveaux permis de forage et investi dans des infrastructures de recharge des nappes, comme les barrages, “jessours” ou “meskats”. Ces techniques traditionnelles permettent de retenir l’eau de pluie, mais elles nécessitent du temps, de l’entretien, et une coopération entre agriculteurs. Or, elles ne représentent aujourd’hui qu’une infime part des usages : 0,52% à Gafsa.

Les exploitants mieux lotis installent des systèmes de goutte-à-goutte, changent de variété d’oliviers ou recyclent leurs eaux usées. À Gafsa, la station d’épuration produit 4 millions de m³ d’eau traitée par an, en partie utilisée pour l’irrigation ou par les industries extractives. Cependant, ces solutions restent inaccessibles à de nombreux agriculteurs, à cause des coûts ou des contraintes réglementaires.

Enfin, les autorités ont recours à des solutions d’urgence : camions-citernes pour les foyers isolés, réseaux rénovés dans certaines localités. Toutefois, l’absence de sanctions face aux forages illégaux entretient une forme de désordre, difficile à réguler dans le contexte politique actuel.

ECOTOUS

Consultez l'étude

“Water (in)security in Gafsa, Tunisia: A hydrosocial approach », menée par Chloé Nicolas-Artero et ses co-auteurs, publiée dans la revue Science Direct, “Agricultural Water Management (juillet 2025).

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