Les entreprises qui affichent de beaux engagements sociaux et environnementaux sont-elles vraiment plus honnêtes dans leurs comptes ? Une étude académique fouillée, portant sur dix ans de données françaises, vient bousculer les idées reçues, et pointer du doigt une zone d’ombre que peu osent nommer : les connexions politiques.
Chartes éthiques, bilans carbone, rapports sur la diversité… La Responsabilité Sociale des Entreprises, la RSE, est devenue en quelques années le signe extérieur de richesse morale des grandes sociétés cotées. Mais cette vitrine correspond-elle à une gestion financière réellement plus rigoureuse ? Ou sert-elle parfois à détourner le regard de pratiques comptables moins reluisantes ?
Une équipe de trois chercheurs; Badreddine Hamdi, Ines Kahloul et Tarek Mejri; a décortiqué dix ans de données sur 133 entreprises françaises cotées en bourse, entre 2010 et 2020, pour répondre précisément à cette question. Leur étude, publiée dans la revue académique Finance Contrôle Stratégie en 2024, livre une réponse en deux actes : rassurante d’abord, troublante ensuite.
La RSE, un garde-fou naturel contre le maquillage des comptes
Premier enseignement, plutôt positif : les entreprises engagées en RSE bidouillent moins leurs résultats financiers. L’idée est simple. Une société qui se dit responsable ne peut pas, sans se contredire ouvertement, présenter des comptes trafiqués. Ses clients, ses salariés, ses partenaires (toutes ces parties prenantes qui lui accordent leur confiance) seraient les premiers à se sentir floués. L’engagement RSE crée donc une forme de discipline interne qui décourage naturellement les manipulations.
Ces manipulations financières prennent deux formes dans la réalité des entreprises. La première joue sur des écritures comptables artificielles pour embellir les résultats sur le papier. La seconde, plus difficile à détecter, passe par de vraies décisions opérationnelles détournées de leur objectif : surstockage pour gonfler les actifs, remises commerciales excessives pour afficher de belles ventes, coupes dans la recherche pour améliorer les marges à court terme. Sur les deux tableaux, l’engagement RSE joue un rôle freinant. C’est une bonne nouvelle, mais elle a une contrepartie inattendue.

Quand les réseaux politiques court-circuitent la transparence
Voilà où le tableau se complique sérieusement. Les chercheurs ont croisé leurs données RSE avec un autre facteur, souvent négligé dans ce type d’analyse : les connexions politiques des dirigeants. Et ce qu’ils ont découvert mérite qu’on s’y arrête.
Près de 39% des entreprises de l’échantillon avaient au moins un administrateur ou un PDG issu du monde politique, ancien ministre, parlementaire, haut fonctionnaire nommé. Dans ces entreprises-là, tous les effets bénéfiques de la RSE sur la qualité des comptes disparaissent. Plus grave encore : le niveau de distorsion financière y est supérieur à celui observé dans les entreprises sans attaches politiques.
Le mécanisme est assez limpide une fois qu’on l’a compris. Ces entreprises bénéficient d’avantages concrets grâce à leurs réseaux, marchés publics, accès préférentiel au financement, tolérance implicite des régulateurs. Des privilèges qu’il vaut mieux ne pas afficher en toutes lettres dans les états financiers. Dès lors, la RSE change de nature : elle n’est plus un engagement sincère, mais un paravent soigneusement entretenu. On soigne l’image pour mieux gérer l’opacité.
Ce que ça change concrètement, pour vous aussi

Ces conclusions, issues de l’étude de par Badreddine Hamdi, Ines Kahloul et Tarek Mejri, ne restent pas cantonnées aux amphithéâtres universitaires. Elles interpellent directement plusieurs acteurs de la vie économique et citoyenne.
Pour les investisseurs et les épargnants : un score RSE élevé n’est pas une garantie de fiabilité comptable. Il faut apprendre à regarder aussi qui siège au conseil d’administration, et quels réseaux ces personnes entretiennent. La transparence sur les connexions politiques devrait figurer dans tout audit sérieux.
Pour les régulateurs et décideurs publics : promouvoir la RSE est une bonne politique, mais sans surveillance renforcée des entreprises politiquement connectées, on risque d’obtenir l’effet inverse. Renforcer l’indépendance réelle des conseils d’administration (pas seulement sur le papier) apparaît comme une priorité. Pour les citoyens, enfin, ce travail de recherche formule un avertissement clair : quand les sphères économique et politique se mélangent trop, c’est la transparence qui recule en premier. Et avec elle, la capacité de chacun à juger sur pièces.
ECOTOUS
Consultez l'étude
“La responsabilité sociale des entreprises favorise-t-elle la gestion des résultats ? Le rôle modérateur des connexions politiques des entreprises”, menée par Badreddine Hamdi, Maître de conférences en comptabilité, Université de Bourgogne, membre du CREGO- Ines Kahloul, Enseignante-chercheuse, Higher Institute of Management, Université de Sousse (Tunisie) & Tarek Mejri, Maître de conférences en finance, Université Paris-Saclay / IMT Business School, laboratoire LITEM-Publiée dans Finance Contrôle Stratégie*, volume 27-3, 2024. À consulter sur OpenEdition Journals.