La Tunisie produit 97% de son électricité à partir de centrales thermiques, des installations qui brûlent du gaz et du pétrole pour faire tourner des turbines. Mais une étude inédite, menée sur 18 sites de production entre 2005 et 2013, révèle une vérité inconfortable : une grande partie de ce que le pays consomme pour produire son électricité part littéralement en fumée. Et le plus difficile à accepter, c’est que les solutions existent déjà.
Imaginez une voiture qui consomme dix litres aux cent kilomètres alors qu’un modèle équivalent n’en utilise que six. Même destination, même distance, mais deux fois plus de carburant brûlé, deux fois plus d’argent dépensé, deux fois plus de pollution. C’est exactement le paradoxe que vivent certaines centrales électriques tunisiennes au quotidien : elles produisent la même quantité d’électricité que leurs homologues, mais en mobilisant bien plus de ressources pour y parvenir.
Pour quantifier cet écart, les chercheurs ont passé au crible 18 centrales thermiques tunisiennes sur neuf ans. Chaque installation reçoit un score d’efficacité, entre 0 et 1. À 1, une centrale fonctionne de manière optimale : elle tire le maximum d’électricité du minimum de ressources. En dessous, il y a du gaspillage, et dans certains cas, beaucoup.
Le résultat moyen pour l’ensemble du parc tunisien est de 0,67. Traduit sans jargon : les centrales pourraient produire autant d’électricité en réduisant leur consommation de près d’un tiers. Un tiers de combustible économisé. Un tiers de coûts en moins. Un tiers d’émissions évitées. Le potentiel est là, documenté, chiffré, et prêt à être saisi.

Un parc à deux vitesses : les champions et les laissés-pour-compte
Derrière cette moyenne nationale se cachent des écarts de performance qui donnent le vertige. Et pour les comprendre, il faut regarder ce qui distingue une bonne centrale d’une mauvaise, à commencer par la technologie qu’elle utilise.
Au sommet du classement, les centrales à cycle combiné (comme Sousse B et Radès A) tirent leur épingle du jeu grâce à un principe élégant : elles récupèrent la chaleur produite par une première turbine à gaz pour alimenter une seconde turbine à vapeur. Rien n’est perdu, tout est réutilisé. Sousse B décroche la première place du classement national, avec un score qui dépasse le seuil théorique de perfection, ce qui signifie qu’elle surpasse toutes les références du secteur.
À l’opposé, les vieilles turbines à gaz dites “génération 20-30” (Zarzis, Robena, Manzel Bour) affichent des scores parfois inférieurs à 0,4. Ces unités, conçues à l’origine pour absorber les pics de consommation, sont technologiquement dépassées : elles brûlent du combustible sans récupérer la chaleur dissipée, perdant ainsi une part massive de l’énergie produite. Leur score moyen de 0,46 signifie qu’elles pourraient théoriquement réduire leur consommation de plus de 54%, tout en maintenant le même niveau de production.
Entre ces deux extrêmes, les turbines à vapeur et les turbines à gaz de génération intermédiaire occupent des positions moyennes, correctes mais perfectibles. Ce tableau d’ensemble soulève une question inévitable : pourquoi de tels écarts persistent-ils ? La réponse tient à trois facteurs structurels.

Âge, taille, technologie : le trio qui fait ou défait une centrale
Le premier facteur, c’est l’âge. Une installation qui vieillit consomme progressivement davantage pour produire la même quantité d’électricité : matériaux usés, combustion moins précise, maintenance plus lourde. Ce n’est pas une question de négligence, c’est de la physique. Et la Tunisie en paie le prix avec plusieurs unités construites avant 1990, dont les performances se sont dégradées au fil des décennies sans que des investissements suffisants viennent compenser cette érosion naturelle.
Le deuxième facteur est la taille. Les grandes installations bénéficient d’économies d’échelle : meilleure technologie, équipes plus spécialisées, processus mieux optimisés. Les petites centrales, souvent isolées géographiquement, peinent à atteindre ce niveau de maîtrise opérationnelle, et leurs scores d’efficacité le reflètent directement.
Le troisième facteur ; et sans doute le plus déterminant ; est la technologie elle-même. L’écart entre une centrale à cycle combiné et une vieille turbine à gaz ne se résout pas avec de la bonne volonté ni de meilleures pratiques de gestion. Il est inscrit dans la conception même des équipements. Les installations modernes exploitent chaque joule de chaleur deux fois ; les anciennes n’en exploitent qu’une fraction. Seul un investissement dans la modernisation peut combler ce fossé.
Un quatrième indicateur complète ce diagnostic : le rendement thermique de chaque site, c’est-à-dire sa capacité réelle à convertir l’énergie du combustible en électricité utile. Les unités dont ce ratio est faible (qui “perdent” une part importante de leur énergie sous forme de chaleur dissipée) affichent systématiquement les scores les plus bas. C’est un signal d’alerte mesurable au quotidien, qui permet aux ingénieurs de détecter les dérives bien avant qu’elles ne deviennent irréversibles.

Ces quatre facteurs convergent vers un même constat : améliorer l’efficacité du parc tunisien n’est pas une question de moyens introuvables, mais de choix politiques assumés. Équiper les sites les moins performants de technologies à cycle combiné, consolider les petites unités vieillissantes en installations régionales de plus grande capacité, instaurer des objectifs de performance obligatoires par type de centrale (avec des mécanismes de contrôle et des incitations financières réelles) voilà le triptyque que les chercheurs posent sur la table.
La Tunisie dépend à 47% des énergies importées. Dans ce contexte, chaque unité d’énergie mieux utilisée représente une dépense évitée, une importation de moins, une émission qui ne voit pas le jour. L’efficacité énergétique n’est pas un objectif technocratique réservé aux ingénieurs, c’est une question de souveraineté économique. Et les réponses, cette étude le démontre, sont à portée de décision.
Mariam Belgaroui – Chercheure Institut Supérieur de Management Industriel Université de SfaxJalel Euchi– Professeur, Laboratoire OLID, Université de Sfax & Université de SousseOlfa Kammoun – Maître de conférences, École Supérieure des Sciences Économiques et Commerciales de Tunis, Laboratoire LARIME, Université de Tunis
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"Enhancing the efficiency and sustainability of Tunisia's thermal power plants: A data envelopment analysis with policy insights", publiée dans la revue Next Research (Elsevier, 2025, article 100546). © 2025 Elsevier Ltd. All rights reserved.