En Tunisie, la majorité des restes alimentaires finit à la poubelle, alors qu’ils pourraient nourrir le sol, les animaux… ou des personnes. Valoriser nos déchets alimentaires, c’est économiser des ressources, réduire la pollution et créer des opportunités économiques.
Chaque année, les ménages tunisiens gaspillent plus d’un million de tonnes de nourriture. Le pain arrive en tête (900 000 unités jetées/jour), suivi des pâtes, légumes et fruits. Ce gaspillage coûte cher (environ 17 à 20 dinars par mois par foyer) et aggrave la pollution : 8 à 10% des émissions mondiales de gaz à effet de serre viennent d’aliments non consommés.
Pourtant, il existe une autre voie : voir ces “déchets” comme une ressource. Nourrir le bétail, faire du compost, fournir des associations, produire de l’énergie… Les solutions sont là, mais elles restent trop peu utilisées en Tunisie.

Le gaspillage, un manque à gagner pour tous
Aujourd’hui, 45% des ménages tunisiens utilisent leurs restes pour nourrir des animaux. C’est un bon début, mais 0,1% seulement compostent leurs déchets, sauf dans le Sud-Est où ce taux monte à 8%. Le reste finit dans les poubelles, puis dans des décharges. Problème : sans tri, ces déchets génèrent du méthane et polluent le sol et l’air.
À l’étranger, des solutions ont fait leurs preuves. En France, les supermarchés doivent donner leurs invendus aux associations. Certaines villes fournissent gratuitement des bacs à compost aux habitants. Au Danemark, les applications anti-gaspi connectent les consommateurs aux commerces pour écouler les produits proches de leur date limite.
Le compost : transformer l’ennemi en allié
Le compostage est un processus naturel où les déchets organiques (restes de légumes, fruits, pain rassis, marc de café) se transforment en humus riche pour les sols.
En Tunisie, cette pratique pourrait résoudre deux problèmes en même temps :
- Améliorer la qualité des sols : la majorité contient moins de 1% de matière organique.
- Réduire les émissions de gaz à effet de serre : moins de déchets en décharge = moins de méthane.
Chaque année, le pays perd 23.000 hectares de sols fertiles. Utiliser le compost permettrait de retenir l’eau, réduire l’usage d’engrais chimiques coûteux et augmenter la productivité agricole.

Les autres formes de valorisation
En plus du compost, plusieurs pistes existent :
- Alimentation animale : Déjà courante, elle pourrait être organisée pour éviter les pertes.
- Dons alimentaires : Actuellement très faibles, ils pourraient être facilités par un cadre légal clair et des partenariats entre commerces et associations.
- Méthanisation : Transformer les déchets organiques en biogaz pour produire électricité et chaleur.
- Applications anti-gaspi : En Tunisie, Foodealz est un exemple pionnier, permettant d’acheter à prix réduit des produits invendus proches de leur date limite.
À grande échelle, ces solutions nécessitent des politiques publiques volontaristes. Une loi anti-gaspillage permettrait d’obliger les grandes surfaces et restaurants à trier, donner ou transformer leurs surplus, avec exonération de certaines taxes comme incitation.

Changer la donne : citoyens + État + entreprises
Réduire et valoriser les déchets alimentaires demande la participation de tous :
- Citoyens : trier, composter, donner, acheter malin.
- Entreprises : intégrer la lutte anti-gaspi dans leur stratégie (réduction des pertes, dons, circuits courts).
- État et collectivités : fournir des équipements de tri, soutenir le compostage municipal et agricole, adopter une loi anti-gaspillage.
Les bénéfices sont multiples : moins de pollution, sols plus fertiles, économies d’eau et d’énergie, création d’emplois dans le recyclage et l’agriculture. Et surtout, plus de respect pour les ressources qui nous nourrissent.
Conclusion
Nos déchets alimentaires peuvent devenir des ressources précieuses. Chaque épluchure, croûte de pain ou reste de plat peut avoir une seconde vie, que ce soit pour nourrir un animal, enrichir un champ ou aider une famille dans le besoin. Le gaspillage n’est pas une fatalité : il est une opportunité… si nous décidons de changer.
Hela Bouras- Spécialiste en économie et développement durable (Université de Carthage)
Consulter l’étude complète
“Mode de consommation et gaspillage alimentaire en Tunisie : Caractéristiques et Alternatives (Hela Bouras, Revue Francophone du Développement Durable, n°25, Mars 2025”).