Diplômées et sans emploi : l’injustice silencieuse des femmes tunisiennes

Ecotous
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Elles brillent à l’école, elles décrochent des diplômes… mais restent massivement exclues du marché du travail. En Tunisie, les femmes diplômées sont les plus touchées par le chômage. Un paradoxe inquiétant mis en lumière dans une étude récente, à travers des chiffres révélateurs et des inégalités bien ancrées.

En Tunisie, le chômage reste un défi majeur, en particulier pour les jeunes. Ce sont toutefois les femmes diplômées qui en souffrent le plus. Selon une étude réalisée par Adel Bousnina, Maître de conférences à l’Université de Tunis, publiée dans “La Revue Espace géographique et Société Marocaine (n°19, novembre 2024) et intitulée “Chômage et inégalités de genre sur le marché du travail tunisien”, plus de 42% des femmes diplômées étaient sans emploi en 2020, soit un taux plus de deux fois supérieur à celui de leurs homologues masculins. Pourquoi le diplôme ne protège-t-il pas ces femmes ? Que révèlent ces inégalités ? Voici les principaux enseignements d’une analyse chiffrée et humaine, qui appelle à des réponses politiques fortes.

 Le diplôme ne protège pas… quand on est une femme

La croyance selon laquelle un haut niveau d’éducation garantit un emploi stable est largement remise en question par les statistiques tunisiennes. En effet, le taux de chômage des diplômés du supérieur dépasse dans tous les gouvernorats celui du chômage global. Ce phénomène illustre une difficulté persistante du marché du travail à intégrer les profils qualifiés, et plus encore les femmes diplômées.

En 2020, le taux de chômage chez les femmes diplômées du supérieur atteignait 42,1%, soit plus du double de celui des hommes (18,6%). Dans certaines régions, cette situation est encore plus dramatique : à Gafsa, 54,6% des femmes diplômées étaient sans emploi, à Kébili 53,5% et à Tataouine 51,7%.

Ce paradoxe est notamment dû à un décalage entre les qualifications acquises et les types d’emplois réellement disponibles sur le marché tunisien. Alors que les femmes sont nombreuses à obtenir des diplômes, elles se heurtent à un tissu économique peu adapté à leurs compétences.

Derrière les chiffres, une mosaïque d’inégalités

Plusieurs facteurs expliquent cette exclusion persistante :

  • Une inadéquation des emplois proposés aux profils féminins : les secteurs qui recrutent le plus, textile, agriculture, aide à domicile, attirent peu les diplômées, qui recherchent des postes plus qualifiés.
  • Les stéréotypes de genre demeurent puissants : certains employeurs ou familles hésitent encore à embaucher des femmes, notamment jeunes, par crainte qu’elles arrêtent de travailler pour fonder une famille. Ce frein culturel freine l’intégration des femmes sur le marché du travail.
  • Les disparités territoriales accentuent le problème : les régions de l’intérieur souffrent d’un manque d’industries et de services capables d’accueillir une main-d’œuvre qualifiée, pénalisant particulièrement les femmes diplômées.

Par ailleurs, les femmes acceptent souvent des emplois précaires, avec des salaires inférieurs à ceux des hommes, ou bien des postes éloignés de leur domaine de formation. Cette flexibilité ne suffit pas à protéger contre le chômage de longue durée : en 2015, près de 58 % des femmes au chômage étaient sans emploi depuis plus d’un an, contre 43 % chez les hommes.

Des inégalités territoriales criantes

Le chômage féminin en Tunisie est aussi marqué par de fortes disparités régionales, qui reflètent les fractures socio-économiques du pays.

  • Les régions du Centre – Ouest, du Sud-Ouest et du Sud-Est sont les plus touchées, avec des taux de chômage des femmes diplômées qui ont atteint  62% au Centre – Ouest et jusqu’à 69,5% au Sud-Ouest en 2011.
  • Dans des villes comme Gafsa et Kébili, plus d’une femme diplômée sur deux était au chômage.

Cette situation s’explique par la faiblesse des infrastructures économiques, le manque d’industries, et l’absence de services publics d’accompagnement à l’emploi adaptés dans ces régions, qui empêchent une intégration durable des jeunes diplômées.

 Inégalités structurelles et conséquences économiques

 Au-delà des chiffres, ce système produit un effet d’exclusion puissant mais souvent invisible. Malgré leur formation, de nombreuses femmes renoncent à chercher un emploi ou se résignent à accepter des postes sous-valorisés, éloignés de leurs compétences.

Cette situation a un coût social et économique lourd : un gâchis de talents et une perte importante de potentiel pour le développement du pays.

De plus, les écarts de salaire persistent : dans le secteur privé, les femmes gagnent en moyenne 25,4% de moins que les hommes, à compétences égales. Ce désavantage financier influence leur décision de rester sur le marché du travail.

Comment relever le défi du chômage des femmes qualifiées ?

L’étude souligne que le chômage féminin, notamment chez les diplômées, peut être réduit en ciblant les principaux freins structurels et culturels qui limitent leur accès à l’emploi.

  • Adapter les offres d’emploi aux qualifications féminines en développant des secteurs plus attractifs et qualifiés.
  • Combattre les stéréotypes qui freinent leur embauche, notamment ceux liés à la vie familiale.
  • Encourager l’orientation vers des filières techniques et numériques, afin d’élargir leurs opportunités professionnelles.
  • Faciliter l’accès au crédit pour renforcer leur indépendance économique et encourager l’entrepreneuriat.
  • Mettre en place des services d’accompagnement, comme la garde d’enfants, pour concilier vie professionnelle et vie familiale.

Ces mesures sont clés pour favoriser une insertion durable et équitable des femmes sur le marché du travail tunisien.

ECOTOUS

Consultez l'étude

"Chômage et inégalités de genre sur le marché du travail tunisien”, publiée dans “La Revue Espace géographique et Société Marocaine (n°19, novembre 2024).

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