En Tunisie, les écarts de développement ne se jouent pas seulement entre le Nord et le Sud, entre la côte et l’intérieur. Ils se jouent à l’intérieur d’un même gouvernorat, parfois entre deux délégations distantes de quelques kilomètres. C’est ce que démontre une étude publiée en janvier 2025 dans la Revue Espace Géographique et Société Marocaine, avec des chiffres qui donnent à réfléchir.
Deux enfants nés la même année, dans le même gouvernorat tunisien. L’un grandit dans la délégation chef-lieu, bien desservie, bien équipée. L’autre pousse dans une délégation périphérique, à quelques dizaines de kilomètres. Le premier aura de meilleures chances d’accéder à l’université, d’être soigné par un médecin spécialiste, de trouver un emploi et de vivre dans un logement raccordé à l’eau courante. Le second, lui, devra composer avec des classes surchargées, des soins insuffisants, un marché du travail quasi inexistant et parfois, pas même un réseau d’assainissement.
Ce n’est pas une métaphore. C’est ce que révèle le travail d’Issam BRIKI, géographe-économiste à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Sfax. Dans une étude rigoureuse fondée sur les données du recensement tunisien de 2014 et les statistiques des ministères concernés, le chercheur démontre que le vrai visage des fractures tunisiennes est local ( ancré dans le territoire le plus immédiat, celui de la délégation) et qu’il reste largement invisible dans les grands discours sur le développement national.
Pour comprendre l’ampleur de la situation, il suffit de traverser trois réalités du quotidien : l’école, la santé et l’emploi, puis les conditions de vie élémentaires. À chaque étape, le même constat s’impose.
Quand l’école reproduit les écarts qu’elle est censée combler

L’école est censée être le grand égalisateur. En Tunisie, elle reflète pourtant les déséquilibres du territoire autant qu’elle tente de les corriger. Dans le gouvernorat de Tunis, le taux de scolarisation des jeunes de 19 à 24 ans atteint 75,89% à El Menzah. À Sidi Hassine, dans le même périmètre administratif, il tombe à 34,24%. Même fossé à Ariana : 73,07% en ville contre 30,52% à Kaalat Andalous, ou encore à Sousse : 60,89% à Sousse Médina contre 20,95% à Kondar.
L’analphabétisme suit la même logique territoriale. À Ariana ville, à peine 4,40% de la population de 10 ans et plus ne sait ni lire ni écrire. À Cité Ettadhamen, ce chiffre grimpe à 17,27%. À Nefza, dans le gouvernorat de Béja, il atteint 39,74 %, soit près de dix fois le taux d’Ariana ville.
Les conditions d’enseignement creusent encore davantage ce sillon. Les délégations les plus fragiles affichent des ratios élèves-par-classe nettement plus élevés : 30,67 à Sidi Hassine contre 24,18 à Tunis Médina. La couverture internet dans les établissements scolaires amplifie le phénomène : 77,73% à El Menzah contre 26,36% à El Battane. Les résultats au baccalauréat en sont la conséquence directe (75,79% de réussite à El Menzah, 32,31% à Sidi Hassine) révélant que l’origine géographique pèse autant, sinon plus, que le mérite individuel dans le parcours d’un jeune Tunisien.
Ces écarts scolaires ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans un déséquilibre bien plus large, qui touche aussi l’accès aux soins et à l’emploi.
Se soigner, travailler : des droits qui dépendent de l’adresse

Dans le gouvernorat d’Ariana, la délégation centrale compte 316 médecins généralistes. Kalaat Andalous, toujours dans le même périmètre, en compte un seul. À Monastir, la délégation éponyme dispose de 97 médecins spécialistes contre 3 à Sahline. Dans certaines localités rurales comme Bouzaine, Fernana ou Mohamedia, il n’existe tout simplement aucun spécialiste. Et cette pénurie risque de s’aggraver : avec la migration des médecins vers les grandes villes et les départs annuels à la retraite, la désertification médicale de ces zones s’accélère.
La situation hospitalière n’est pas meilleure. Dans le gouvernorat de Tunis, 14 délégations sur 21 n’ont aucun hôpital. À Sousse, 6 sur 16. À Sfax, 9 sur 16. Les cliniques privées, elles, se concentrent dans les délégations les plus développées, rendant l’accès aux soins encore plus difficile pour les populations des zones périphériques.
Le marché du travail reproduit ce même schéma de concentration. Le taux de chômage varie de 3,24% à El Menzah à 22,34% à Jbal Jloud, deux délégations du gouvernorat de Tunis. Dans le gouvernorat de Gafsa, l’écart est encore plus brutal : 10,78% à Gafsa Nord contre 35,86% à Métlaoui. Le chômage féminin atteint des niveaux particulièrement alarmants dans les zones les plus marginalisées : 67,7% à Dhehiba, 67,6% à Redeyaf. Des chiffres qui s’expliquent en partie par la faible mobilité géographique des femmes et l’absence quasi totale d’offres d’emploi locales.
L’industrie, moteur traditionnel de l’emploi, est elle-même captive des mêmes pôles : à Sfax, la seule délégation ville concentre 47% de la superficie industrielle totale du gouvernorat. À Zaghouan, Bir Mcharga accueille 113 entreprises industrielles pendant que Saouaf n’en compte que 6.
Si l’école, la santé et l’emploi dessinent déjà une géographie profondément asymétrique, les conditions de vie au quotidien viennent compléter ; et aggraver ; ce tableau.
Eau, assainissement, numérique : la fracture jusque dans les foyers
L’accès à l’eau potable, que l’on pourrait croire universel, varie de 98,12% à Sfax ville à 45,25% à Bir Ali Ben Khalifa. Dans les régions intérieures, l’écart entre délégations dépasse parfois 58 points de pourcentage. Le réseau d’assainissement raconte une histoire encore plus contrastée : à Gabes Médina, 94,82% des logements y sont raccordés ; à Matmata, ce taux s’effondre à 2,13%. Certaines localités comme Chbika ne disposent d’aucun réseau, les rejets se font dans des fosses septiques, avec des risques réels pour les nappes phréatiques.

À ces fractures matérielles s’ajoute une fracture numérique qui conditionne l’avenir. À Sousse Médina, 54,09% des ménages sont connectés à internet ; à Sidi El Heni, ce taux descend à 5,11%. Or, dans un monde où le savoir, l’emploi et les démarches administratives passent de plus en plus par l’écran, cette asymétrie d’accès n’est pas un simple confort, c’est un facteur d’exclusion durable.
Même les aides sociales, conçues pour amortir ces déséquilibres, n’échappent pas à la logique territoriale. Les allocations destinées aux familles nécessiteuses se concentrent dans les délégations chef-lieu, pendant que les ménages ruraux les plus démunis restent souvent en dehors des dispositifs, victimes de procédures d’identification défaillantes. Une étude de la Banque Mondiale le confirme : parmi les 20% de Tunisiens aux revenus les plus faibles, seulement 12,6 % bénéficient du programme national d’aide aux familles nécessiteuses.
Au bout de ce parcours à travers les chiffres d’Issam BRIKI, une évidence s’impose : en Tunisie, le territoire est devenu un déterminant majeur du destin individuel. Naître dans telle délégation plutôt que dans telle autre, c’est hériter d’un accès inégal à l’école, aux soins, au travail, à l’eau, au numérique. Ces écarts ne sont pas une fatalité naturelle. Ils sont le résultat de choix d’allocation des ressources publiques, de politiques d’infrastructure insuffisamment déployées et d’une volonté politique qui n’a pas encore trouvé les moyens de sa mise en œuvre. Les réformes existent sur le papier. Le vrai défi, celui qui conditionne tout le reste, est de les appliquer réellement, avec précision, continuité et justice territoriale. Car tant que deux enfants du même gouvernorat n’auront pas accès aux mêmes chances dès le départ, aucune politique de croissance ne pourra prétendre être véritablement inclusive.
ECOTOUS
Consultez l'étude
“Les disparités locales du développement en Tunisie : Étude des principaux indicateurs socio-économiques”, menée par Issam BRIKI, géographe-économiste à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Sfax, Université de Sfax- Publiée dans la Revue Espace Géographique et Société Marocaine, numéro 94, janvier 2025.