Créer autrement : l’essor difficile mais prometteur de l’entrepreneuriat social en Tunisie

Ecotous
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Depuis la Révolution du Jasmin en 2011, l’entrepreneuriat social s’impose peu à peu comme une piste crédible pour répondre aux inégalités, au chômage et aux fractures régionales en Tunisie. Mais pourquoi son émergence est-elle si difficile ? Et quelles solutions existent pour le renforcer ? Retour sur l’analyse de Yasmine Boughzala, Hervé Defalvard et Zohra Bousnina, intitulée : “La difficile émergence de l’entrepreneuriat social dans le processus démocratique de la Tunisie : une solution du côté des territoires ?”, publiée dans la revue Interventions économiques (n°54, 2016).

Le 14 janvier 2011 marque un tournant dans l’histoire tunisienne. Avec la chute de l’ancien régime, le pays entre dans un processus démocratique inédit. Les attentes sont immenses : justice sociale, dignité, création d’emplois et réduction des inégalités. Dans ce contexte, un champ jusque-là peu visible prend soudain de l’importance : l’entrepreneuriat social. Celui-ci se distingue par un objectif simple mais puissant : entreprendre non pas pour maximiser les profits, mais pour répondre à un besoin social ou environnemental. Il s’agit de mettre les personnes avant le capital, et d’inventer des solutions innovantes pour l’emploi, la solidarité ou le développement local.

Pourtant, dix ans après la révolution, force est de constater que l’entrepreneuriat social peine encore à s’imposer comme une véritable alternative. Alors, pourquoi ce secteur tarde-t-il à se développer ? Et comment créer les conditions pour qu’il devienne un moteur de transformation sociale et territoriale en Tunisie ?

 Un écosystème encore fragile

L’article des professeurs Yasmine Boughzala, Zohra Bousnina, Maitres assistantes à l’Institut Supérieur de Gestion de Tunis, et Hervé Defalvard, Maître de conférences, Erudite, Chaire ESS-UPEM, France ; souligne que, depuis 2011, la Tunisie a vu émerger un véritable écosystème national de l’entrepreneuriat social. On observe ainsi :

  • La multiplication d’associations,
  • La création de fonds d’appui,
  • La mobilisation d’acteurs publics et privés,
  • La montée en puissance d’incubateurs et de centres dédiés comme le TCSE (Tunisian Center for Social Entrepreneurship).

Pourtant, malgré ces progrès, cet écosystème reste fragile. Le nombre de véritables projets d’entrepreneuriat social demeure limité, en dépit de l’explosion du tissu associatif (près de 15.000 associations en 2013 contre moins de 10.000 en 2010). Les obstacles sont nombreux : accès difficile aux financements, manque de formation adaptée, lourdeurs administratives, mais aussi absence d’un cadre légal clair.

Le paradoxe est là : alors que l’économie sociale et solidaire est au cœur des attentes, l’offre d’entrepreneuriat social reste dispersée et insuffisante.

Les territoires, une clé pour l’avenir

Les auteurs insistent sur un point : l’approche uniquement nationale ne suffit pas. Pour que l’entrepreneuriat social se développe réellement, il doit aussi s’ancrer dans les territoires.

Ils prennent pour exemple les Pôles territoriaux de coopération économique (PTCE) en France, qui regroupent sur un même territoire entreprises sociales, associations, collectivités locales et centres de recherche. Ces pôles fonctionnent sur une logique de coopération et de mutualisation des moyens pour répondre aux besoins locaux.

Transposé au contexte tunisien, ce modèle pourrait contribuer à réduire les disparités régionales. Aujourd’hui, 85% du PIB et 92% des entreprises industrielles sont concentrés dans les grandes villes côtières (Tunis, Sfax, Sousse), laissant l’intérieur du pays en marge du développement économique. Des PTCE “à la tunisienne” pourraient ainsi devenir un levier concret pour dynamiser ces régions, en combinant économie, solidarité et développement durable.

Une culture de solidarité à valoriser

Si le modèle français ne peut pas être copié tel quel, la Tunisie possède un atout majeur : sa culture profondément marquée par des valeurs de solidarité, de justice et d’entraide, héritées autant des traditions que des slogans de la Révolution : « Liberté, Dignité, Justice sociale ».

Ces valeurs constituent un terreau favorable à l’entrepreneuriat social. Mais pour qu’elles se traduisent en projets concrets et viables, il faut renforcer la formation, créer des réseaux durables entre acteurs, et surtout donner confiance aux jeunes porteurs de projets, pour qui l’entrepreneuriat social représente une manière concrète d’agir pour leur communauté.

L’article de Yasmine Boughzala (Institut Supérieur de Gestion de Tunis), Hervé Defalvard (Université Paris-Est Marne-la-Vallée, Chaire ESS-UPEM) et Zohra Bousnina (Institut Supérieur de Gestion de Tunis), publié dans Interventions économiques (2016), dresse un constat lucide : malgré un fort potentiel, l’entrepreneuriat social tunisien peine encore à décoller.

 Mais il propose également des pistes d’avenir : décentraliser les initiatives, miser sur les territoires, et s’appuyer sur la culture de solidarité du pays. L’enjeu est majeur : faire de l’entrepreneuriat social non pas un secteur marginal, mais un pilier du développement démocratique et économique de la Tunisie.

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Consultez l'étude

“La difficile émergence de l’entrepreneuriat social dans le processus démocratique de la Tunisie : une solution du côté des territoires ?”, Interventions économiques, n°54, 2016.

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