Petit pollueur à l’échelle mondiale, la Tunisie n’en a pas moins vu ses émissions de CO₂ augmenter régulièrement entre 1990 et 2012. Une analyse rigoureuse, secteur par secteur, révèle une réalité contrastée : des avancées indéniables en matière d’efficacité énergétique, mais une croissance économique encore trop gourmande en combustibles fossiles. Portrait d’un pays à la croisée des chemins.
Trois tonnes de CO₂ par habitant en 2012 : la Tunisie pèse peu dans la balance des émissions mondiales. Pourtant, derrière ce chiffre rassurant se cache une tendance préoccupante. Sur plus de vingt ans, de 1990 à 2012, les émissions tunisiennes de dioxyde de carbone liées à la consommation d’énergie n’ont cessé de grimper. Comprendre pourquoi ; et surtout qui en est responsable ; est une question décisive pour orienter les politiques publiques.
C’est précisément l’objet de l’étude : “Decomposing Energy-Related CO₂ Emissions in Tunisia Using the LMDI Approach”, menée par Sana Essaber Jouini, Institut supérieur de comptabilité et d’administration des entreprises, Université de la Manouba; publiée dans l’ouvrage collectif Digital Economy, Energy and Sustainability – Opportunities and Challenges, qui applique aux données tunisiennes une méthode mathématique reconnue internationalement : le LMDI, ou Log Mean Divisia Index. Concrètement, cet outil permet de “décomposer” les variations d’émissions en plusieurs facteurs distincts ; croissance économique, structure sectorielle, efficacité énergétique, type de combustibles utilisés ; et de mesurer le poids de chacun. Le résultat est un bilan nuancé, qui mêle motifs de satisfaction et signaux d’alerte.
Transports et industrie : les deux secteurs sous pression
Sur la période étudiée, les quatre grands secteurs économiques du pays (agriculture, industrie, transport et services) ont généré, ensemble, une augmentation nette de 4634 kilotonnes de CO₂. Mais cette hausse est loin d’être uniformément répartie.

Le secteur des transports en assume à lui seul 69% : une domination qui s’explique par la place écrasante de la route dans le système de mobilité tunisien, où l’essence et le diesel restent les carburants quasi exclusifs. Loin derrière, l’industrie contribue à hauteur de 17%, tandis que l’agriculture et les services se partagent les 14% restants.
Derrière ces chiffres sectoriels, un moteur commun : la croissance économique. Entre 1990 et 2012, le PIB tunisien a progressé à un rythme annuel moyen de 3,7%. Cette dynamique, indispensable au développement du pays, a entraîné dans son sillage une hausse mécanique de la consommation d’énergie fossile, et donc des émissions. Sans les contrepoids que nous allons examiner, la situation aurait été bien plus grave.
L’efficacité énergétique : un vrai bouclier, encore perfectible
C’est là qu’intervient la bonne nouvelle. Sur la même période, la Tunisie a réalisé des progrès substantiels en matière d’efficacité énergétique : l’économie a appris à produire davantage de richesse en consommant proportionnellement moins d’énergie. Résultat concret : ces gains ont permis d’éviter l’émission de 4118 ktCO₂ supplémentaires, un contrepoids significatif face à la poussée de la croissance.
Ce mouvement s’explique par deux tendances de fond. D’une part, la montée en puissance des services dans l’économie tunisienne, au détriment des industries lourdes et énergivores. D’autre part, un recours croissant au gaz naturel et à l’électricité, deux sources moins carbonées que le pétrole.

Dans les foyers tunisiens, la même tension entre progrès et limites se lit clairement. Les émissions résidentielles ont augmenté de 654 ktCO₂ sur la période, portées par la croissance démographique et par une consommation par habitant en hausse, conséquence directe de l’urbanisation rapide et de l’amélioration du niveau de vie. Mais là aussi, un signal positif : la réduction de la part des combustibles fossiles dans le mix énergétique des ménages a permis d’éviter 1631 ktCO₂ d’émissions supplémentaires. La transition est engagée. Elle reste insuffisante.
De l’engagement à l’action : combler le fossé
La Tunisie n’a jamais manqué à ses obligations climatiques internationales. Depuis la ratification de la Convention-cadre des Nations Unies sur le Climat en 1993, le pays a régulièrement soumis ses rapports, signé le Protocole de Kyoto, puis l’Accord de Paris en 2017. Cette constance diplomatique témoigne d’une volonté politique réelle.
Mais entre les engagements sur le papier et les transformations sur le terrain, le fossé reste large. Les politiques d’efficacité énergétique, aussi méritoires soient-elles, n’ont pas suffi à compenser l’effet d’entraînement de la croissance économique. Quant aux énergies renouvelables (solaire et éolien en tête), elles demeurent paradoxalement sous-exploitées dans un pays qui dispose pourtant d’un potentiel exceptionnel.

Pour tenir ses engagements climatiques et limiter le réchauffement à 1,5 °C comme l’exige l’Accord de Paris, la Tunisie devra engager des transformations profondes : repenser ses transports en favorisant les alternatives à la voiture individuelle, accélérer le déploiement des énergies renouvelables, et investir massivement dans les technologies sobres en énergie, pour les entreprises comme pour les ménages. Ce n’est pas une question d’ajustement à la marge. C’est un changement de cap complet, qui exigera des ressources humaines, techniques et financières à la hauteur de l’ambition affichée.
ECOTOUS
Consultez l'étude
"Decomposing Energy-Related CO₂ Emissions in Tunisia Using the LMDI Approach", menée par Sana Essaber Jouini, Institut supérieur de comptabilité et d’administration des entreprises, Université de la Manouba- Publiée dans l'ouvrage collectif Digital Economy, Energy and Sustainability-Opportunities and Challenges, édité par Mohammed El Amine Abdelli et Muhammad Shahbaz, Springer Nature Switzerland AG, 2023 (Green Energy and Technology, ISBN 978-3-031-22382-2).