Face au changement climatique et à ses impacts croissants, les banques tunisiennes sont appelées à jouer un rôle clé dans la transition écologique. Entre initiatives prometteuses et blocages persistants, la finance verte en Tunisie se cherche encore un chemin.
Le changement climatique n’est plus une menace lointaine : sécheresses plus fréquentes, inondations destructrices, pertes agricoles et pressions sur les ressources en eau frappent déjà la Tunisie. Le coût est lourd, autant pour l’économie que pour les citoyens. Dans ce contexte, la finance (et en particulier le secteur bancaire) peut devenir un outil puissant de transition. C’est tout l’enjeu des « banques vertes », capables d’orienter l’épargne et le crédit vers des projets durables : énergies renouvelables, bâtiments écologiques, mobilité propre.
Mais où en est la Tunisie dans ce domaine ? Quels progrès ont été réalisés ? Et quels obstacles freinent encore la généralisation de cette finance verte ?
Banques vertes : de quoi parle-t-on ?
La finance verte regroupe tous les mécanismes financiers qui soutiennent des projets bénéfiques pour l’environnement. Concrètement, cela va des crédits accordés aux entreprises qui réduisent leur consommation d’énergie, aux prêts pour installer des panneaux solaires, en passant par les obligations vertes destinées à financer des projets écologiques.
Dans ce mouvement mondial, les « banques vertes » jouent un rôle moteur : elles développent des produits spécifiquement dédiés au financement durable. Certaines vont même jusqu’à récompenser leurs clients particuliers qui optent pour des solutions respectueuses de l’environnement (voiture électrique, logement économe en énergie).
En Tunisie, la prise de conscience est réelle. Plusieurs banques ; publiques comme privées ; ont commencé à proposer des produits verts : crédits pour bâtiments économes en énergie, prêts pour l’achat de véhicules hybrides, soutien aux projets d’efficacité énergétique.

Le rôle central de la Banque Centrale
La Banque Centrale de Tunisie (BCT) est en première ligne pour donner l’impulsion. Depuis quelques années, elle a intégré la question climatique dans ses politiques et s’est rapprochée des grandes institutions internationales. Objectif : faciliter l’accès de la Tunisie aux fonds verts mondiaux, comme le “Green Climate Fund”, et orienter les crédits bancaires vers des projets écologiques.
En 2022, la BCT a commencé à mettre en place un cadre institutionnel pour canaliser ces financements. Elle négocie aussi des prêts avec des bailleurs internationaux, dont une partie est dédiée aux petites et moyennes entreprises qui investissent dans le vert.
Mais la BCT ne peut pas agir seule. Pour que la finance verte prenne son essor, il faut un écosystème complet : un cadre légal clair, des incitations fiscales, une coordination avec les ministères de l’Énergie et de l’Environnement, et surtout une mobilisation des banques elles-mêmes.

Des initiatives prometteuses, mais insuffisantes
Plusieurs banques tunisiennes ont déjà franchi le pas :
- UIB propose des “prêts verts” pour financer l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables.
- Banque de Tunisie a lancé des produits comme “BT ECOLO” et “BT ENERGIO”, qui soutiennent des projets de dépollution ou d’économie d’énergie.
- UBCI a mis en place une ligne de crédit “SUNREF”, destinée aux entreprises qui veulent investir dans la gestion de l’énergie et la réduction des déchets.
- STB a créé des crédits spécifiques pour l’achat de voitures hybrides ou électriques.
- Banque de l’Habitat encourage la construction de bâtiments écologiques.
Ces efforts sont notables, mais ils restent fragmentés et reposent sur la bonne volonté des banques. En l’absence d’un cadre réglementaire précis, la finance verte en Tunisie reste encore au stade de l’initiative volontaire.

Les défis à relever
La Tunisie accuse un retard par rapport à de nombreux pays, y compris certains pays émergents. Parmi les principaux freins :
- Un cadre réglementaire incomplet : il n’existe pas encore de définition claire et officielle de ce qu’est un “projet vert”, en Tunisie.
- Un manque de financements massifs : les besoins sont énormes, mais l’accès aux fonds internationaux reste limité.
- Une transition énergétique en retard : en 2022, seulement 4% de l’électricité tunisienne provenait de sources renouvelables, loin de l’objectif de 35% fixé pour 2030.
- Un contexte économique difficile : la crise post-COVID, l’inflation et la faible croissance réduisent la marge de manœuvre des banques comme de l’État.
Pour avancer, il faudra donc : clarifier les règles, encourager les investissements privés, accélérer la digitalisation des services financiers, et surtout donner aux banques des incitations concrètes pour orienter davantage de crédits vers les projets verts.
Une transition encore fragile
Le constat est clair : les banques tunisiennes ont pris conscience de l’urgence climatique et commencent à s’impliquer, mais le chemin reste long. La finance verte ne peut pas être un simple effet de mode : elle doit devenir une stratégie structurante, intégrée à la politique économique du pays.
Cela suppose un engagement plus fort de l’État, une mobilisation accrue de la Banque Centrale et une volonté affirmée des banques commerciales. Car sans financements verts, la transition écologique restera un vœu pieux, et la Tunisie continuera de subir de plein fouet les coûts du dérèglement climatique.

Nadia Mansour-Pr. de finance à l’Université de Sousse, Post-Docteur en finance durable et droit de l’Université de Salamanque, Experte en Finance Durable
Consulter l'étude
“Green banks in Tunisia: Issues and challenges”, Journal of Infrastructure, Policy and Development (2023).