Hausse des températures, pression sur l’eau, déficit énergétique croissant : la Tunisie est confrontée à une équation complexe. Dans ce contexte, le solaire photovoltaïque ; notamment en autoproduction ; apparaît comme un levier stratégique. Une étude, « Climate Change: The Challenge of Tunisia and Previsions for Renewable Energy Production », réalisée par Wahiba Ben Abdessalem, Ilyes Jayari et Sami Karaa et publiée en 2023 chez Springer Nature, dresse un état des lieux précis et propose des solutions concrètes pour accélérer la transition.
Le changement climatique n’est plus une projection abstraite. En Tunisie, il se traduit déjà par une pression accrue sur les ressources naturelles et par des risques climatiques de plus en plus marqués. Les scénarios à l’horizon 2050 sont explicites : hausse des températures comprise entre 1 et 1,8°C dans le scénario optimiste, baisse des précipitations pouvant atteindre 30%, élévation du niveau de la mer jusqu’à 50 centimètres. Dans le scénario le plus pessimiste, l’augmentation des températures pourrait dépasser 5°C à la fin du siècle.
Derrière ces chiffres, ce sont des secteurs entiers qui sont concernés : agriculture, tourisme, ressources hydriques, équilibre des écosystèmes. La question climatique devient alors indissociable de la question énergétique. Car l’énergie est à la fois au cœur du problème (principale source d’émissions) et au centre des solutions.
Une équation énergétique sous tension
Le système énergétique tunisien repose encore largement sur les hydrocarbures. Gaz naturel et produits pétroliers dominent le mix énergétique, tandis que la part des énergies renouvelables reste marginale. Or, la production nationale décline alors que la demande augmente. Ce déséquilibre fragilise la sécurité énergétique du pays. Les projections sont claires : si la tendance actuelle se poursuit, le déficit énergétique pourrait atteindre 13,3 millions de tonnes équivalent pétrole en 2030. Même avec des efforts d’efficacité énergétique, l’écart resterait important.
C’est dans ce contexte que la Tunisie a pris des engagements forts. L’objectif est de réduire l’intensité carbone de l’économie, avec un effort majeur dans le secteur de l’énergie. D’ici 2030, le pays vise une réduction significative de la demande d’énergie primaire et une part de 30% d’électricité produite à partir de sources renouvelables. Autrement dit, la transition énergétique n’est pas un choix symbolique. Elle devient une nécessité stratégique.

Le solaire : un potentiel à la hauteur des enjeux
Si les ressources fossiles sont limitées, la Tunisie bénéficie d’un atout naturel majeur : un ensoleillement dépassant 3000 heures par an. L’irradiation solaire est particulièrement élevée dans le Sud du pays.
Le Plan Solaire Tunisien s’appuie sur cet avantage comparatif. Une loi adoptée en 2015 encadre la production d’électricité à partir des renouvelables et ouvre plusieurs régimes, dont celui de l’autoproduction. L’autoproduction photovoltaïque permet à un ménage, une entreprise ou un établissement public de produire sa propre électricité. L’installation peut être réalisée sur site ou à distance, avec injection éventuelle des excédents dans le réseau. Dans le secteur résidentiel, la dynamique est réelle. Des dizaines de milliers d’abonnés ont déjà opté pour des installations photovoltaïques. En tenant compte de la croissance de la consommation, la puissance installée pourrait atteindre environ 4000 MWc à l’horizon 2030.
La disponibilité des toitures ne constitue pas un obstacle majeur : une part significative des surfaces est exploitable. Des programmes de soutien financier ont également été mis en place pour faciliter l’accès à ces installations, notamment pour les ménages à faible consommation électrique.
Du côté des secteurs industriel, agricole ou tertiaire, le potentiel est important. Toutefois, l’adhésion reste plus limitée, en raison de contraintes réglementaires, techniques et économiques.
Mesurer, analyser, décider : le rôle clé de la donnée
Développer le solaire ne suffit pas. Encore faut-il suivre les projets, comprendre leurs performances et identifier les freins.

C’est dans cette logique que s’inscrit l’étude « Climate Change: The Challenge of Tunisia and Previsions for Renewable Energy Production », réalisée par Wahiba Ben Abdessalem, Ilyes Jayari et Sami Karaa, et publiée en 2023 dans l’ouvrage The Power of Data: Driving Climate Change with Data Science and Artificial Intelligence Innovations (Springer Nature Switzerland AG). Elle propose un cadre d’aide à la décision basé sur un entrepôt de données.
Il s’agit d’un système structuré qui rassemble des informations issues de plusieurs sources : bases de consommation, données administratives, enquêtes auprès des auto-producteurs.
Ce dispositif organise les informations selon deux grands axes :
- Les dimensions, qui décrivent le contexte : région, secteur d’activité, type de financement, catégorie d’abonné.
- Les faits, qui mesurent la réalité : puissance installée, énergie produite, part d’autoconsommation, énergie injectée dans le réseau, taux d’avancement des projets.
Grâce à cette organisation, les décideurs peuvent analyser l’évolution des installations dans le temps, comparer les performances entre régions ou secteurs et mieux cibler les actions correctives.
L’objectif est clair : passer d’une politique d’intention à une politique pilotée par les données.
Accélérer sans complexifier
L’étude ne s’arrête pas au diagnostic. Elle formule des recommandations concrètes pour faciliter le déploiement des installations photovoltaïques :

- Respecter strictement les délais réglementaires ;
- Simplifier les procédures administratives ;
- Introduire davantage de flexibilité technique ;
- Adapter le mode de comptage et de facturation de l’électricité injectée.
Ces ajustements peuvent paraître techniques. Pourtant, ils sont déterminants pour renforcer la confiance des investisseurs et des citoyens.
La transition énergétique tunisienne repose ainsi sur un équilibre délicat : exploiter un potentiel solaire considérable, réduire la dépendance aux énergies fossiles et moderniser les outils de gouvernance.
Le défi est à la fois climatique, économique et stratégique. Les choix opérés aujourd’hui détermineront la capacité du pays à sécuriser son approvisionnement énergétique tout en limitant son empreinte carbone.
ECOTOUS
Consultez l’étude
"Climate Change: The Challenge of Tunisia and Previsions for Renewable Energy Production”, réalisée par Wahiba Ben Abdessalem, Maître de conférences, Institut Supérieur de Gestion de Tunis, Université de Tunis ; Laboratoire RIADI-GDL, ENSI, Université de la Manouba; Ilyes Jayari, Chercheur indépendant, Tunis; Sami Karaa, Société Tunisienne de l’Électricité et du Gaz (STEG); publié en 2023 dans l’ouvrage “The Power of Data: Driving Climate Change with Data Science and Artificial Intelligence Innovations, Springer Nature Switzerland AG".