En Tunisie, les banques se présentent comme des piliers solides du système financier, renforçant année après année leur capital pour mieux résister aux crises. Mais derrière cette stabilité apparente se cache un paradoxe : plus elles consolident leurs fonds propres, moins elles prêtent aux ménages et aux entreprises. L’analyse de 11 banques sur la période 2005-2020 éclaire ce phénomène et ses implications pour l’économie nationale.
Le capital d’une banque constitue son coussin de sécurité. Il permet d’absorber les pertes imprévues, de faire face aux chocs économiques et d’assurer la stabilité du système financier. En théorie, plus une banque est capitalisée, plus elle devrait être capable de financer l’économie. Pourtant, l’expérience tunisienne montre le contraire : chaque progression du capital s’accompagne d’un ralentissement de l’activité de crédit. Autrement dit, en renforçant leurs fondations, les banques deviennent plus prudentes et hésitent parfois à soutenir les projets économiques.
Quand le capital devient un frein
Le constat est clair : une hausse de 1% du capital bancaire entraîne en moyenne une baisse de 0,34% des crédits. Si ce chiffre semble modeste, il traduit un véritable coup de frein lorsque l’on considère des portefeuilles de plusieurs milliards de dinars.
Pourquoi un tel comportement ? Le renforcement du capital incite les banques à privilégier des placements sûrs, liquides et peu risqués, au détriment des prêts aux ménages et entreprises dont la capacité de remboursement peut fluctuer. Ce choix protège les bilans bancaires mais réduit la circulation du crédit, moteur essentiel de l’investissement et de la consommation. Ce paradoxe illustre une réalité centrale de la finance : l’outil conçu pour sécuriser le système limite parfois son rôle principal, celui de soutenir l’économie réelle.

Les autres leviers qui influencent le crédit
Le capital n’est pas le seul facteur. D’autres éléments jouent un rôle déterminant dans la dynamique du crédit. L’analyse des 11 banques montre :
- La taille des banques : les établissements plus grands disposent de plus de moyens pour prêter. Une hausse de 1% de leur taille entraîne une progression moyenne de 0,04% du crédit.
- Les dépôts des clients : ils constituent la principale source de financement. Une augmentation de 1% des dépôts se traduit par une hausse de 0,05% du crédit.
- La croissance économique : un PIB en progression stimule la demande de financement, avec +0,24% de crédits pour chaque point de croissance.
- L’inflation : De façon surprenante, une hausse de 1% de l’inflation entraîne en moyenne une augmentation de 1,74% du crédit. Cela s’explique par le fait que les banques cherchent à préserver leurs marges même dans un environnement plus risqué. À l’inverse, certains facteurs freinent la capacité de prêt : des coûts de fonctionnement élevés (-0,26%), des charges financières importantes (-0,74%) ou un excès d’actifs liquides (-0,05%). Ces chiffres montrent que la rentabilité et la bonne gestion interne sont tout aussi déterminantes que le contexte macroéconomique.
Un dilemme pour l’économie tunisienne

Pour l’économie tunisienne, ce constat n’est pas abstrait. Il touche directement les entreprises qui souhaitent investir et les ménages qui veulent acheter un logement ou financer les études de leurs enfants. Si les banques se replient par excès de prudence, c’est tout un pan de la croissance qui s’essouffle.
Ce paradoxe révèle un dilemme majeur : comment concilier sécurité et financement ? Un capital élevé est nécessaire pour éviter les faillites bancaires et renforcer la confiance. Mais un capital trop strict peut assécher le crédit et priver l’économie de l’oxygène dont elle a besoin.
En Tunisie, où les petites et moyennes entreprises représentent plus de 90% du tissu économique, ce dilemme est particulièrement crucial. Ces entreprises ont besoin de crédits accessibles pour se moderniser, exporter et créer des emplois. Si les banques se replient sur elles-mêmes, la dynamique économique en pâtit.
Une réalité à nuancer
Cela ne signifie pas que le capital est inutile. Au contraire, il reste la meilleure assurance contre les crises et les faillites en chaîne, comme l’a montré la crise financière de 2008. Le cas tunisien souligne plutôt la nécessité d’un dosage fin : trop peu de capital fragilise le système, trop de capital limite la circulation du crédit.
Dans ce cadre, les dépôts, la croissance économique et la taille des banques apparaissent comme des leviers capables de compenser les effets restrictifs d’une capitalisation excessive. Ils permettent de maintenir un flux de crédits suffisant pour soutenir l’activité, tout en préservant la stabilité.

Entre 2005 et 2020, l’analyse des banques tunisiennes a révélé une vérité paradoxale : renforcer le capital, censé consolider le système, s’accompagne d’une réduction des crédits. Pour les entreprises et les ménages, cela se traduit par des projets différés, des investissements retardés et une croissance freinée.
Des solutions existent pour concilier sécurité et financement : stimuler les dépôts, encourager la croissance économique, améliorer la rentabilité des banques et ajuster finement la régulation. Finalement, la solidité d’une banque ne se mesure pas seulement à son capital, mais aussi à sa capacité à irriguer l’économie en crédits.
Mohamed Aymen Ben Moussa– Dr. en Finance, Université El ManarAdel Boubaker- Pr. de Finance, Université El Manar
Consulter l'étude
“The Impact of Capital on Bank Lending: Case of Tunisia”, publiée dans African Journal of Accounting and Financial Research ISSN: 2682-6690 Volume 6, Issue 1, 2023 (pp. 144-154).