Doctorants en sciences : La conviction d’en être capable, premier moteur de l’envie d’entreprendre

Un doctorant en sciences a-t-il envie de créer une entreprise ? Et si oui, qu’est-ce qui l’y pousse vraiment, ou l’en dissuade ? Une enquête menée auprès de 409 jeunes chercheurs en France et en Tunisie apporte des réponses concrètes, et bouscule quelques idées reçues sur ce qui nourrit (ou étouffe) l’élan entrepreneurial des jeunes scientifiques.

Pendant longtemps, on a imaginé le chercheur enfermé dans son laboratoire, loin des réalités du marché. Cette image appartient au passé. Dans des économies de plus en plus fondées sur la connaissance, les doctorants sont devenus des acteurs stratégiques du développement économique. Leurs travaux peuvent déboucher sur des innovations, des brevets, des start-ups, à condition qu’ils aient la volonté de franchir le pas.

Mais justement : ont-ils cette volonté ? Et qu’est-ce qui la nourrit ou l’étouffe ? Pour répondre à ces questions, des travaux rigoureux ont été menés auprès de jeunes chercheurs en France et en Tunisie, en s’appuyant sur un cadre méthodologique issu de la psychologie sociale. L’objectif : décrypter les mécanismes qui expliquent l’intention entrepreneuriale de ces jeunes scientifiques, et identifier, à la clé, des leviers d’action précis pour les universités et les politiques publiques.

Les résultats sont aussi nuancés qu’instructifs. Car entre vouloir entreprendre et s’y engager réellement, les ressorts psychologiques sont bien plus complexes qu’il n’y paraît.

La conviction d’en être capable : le premier déclencheur

Pour comprendre ce qui pousse (ou retient) un individu face à un projet, les chercheurs ont mobilisé un cadre théorique bien établi en psychologie sociale, qui postule que l’intention d’agir dépend de trois éléments fondamentaux : le regard personnel que l’on porte sur le comportement envisagé, la perception de ce que l’entourage en pense, et l’assurance d’être capable de le réaliser.

Dans le cas des doctorants scientifiques, ce troisième facteur (le sentiment de compétence entrepreneuriale) s’avère déterminant. Dans les deux pays étudiés, c’est lui qui influence le plus directement l’intention de créer une entreprise. Un doctorant qui se sent capable de trouver des financements, de mobiliser un réseau, de maîtriser les aspects économiques et juridiques d’une création d’entreprise est nettement plus enclin à envisager l’aventure. Ce résultat transcende les contextes nationaux, il ne s’agit pas d’une particularité culturelle, mais d’un mécanisme robuste, identique des deux côtés de la Méditerranée.

Le regard que le doctorant porte sur l’entrepreneuriat en général joue également un rôle direct sur son intention, mais avec une nuance importante : son impact est plus marqué en France qu’en Tunisie. Une différence qui s’explique probablement par le fait que la culture française encourage davantage les individus à agir en cohérence avec leurs convictions personnelles, tandis que d’autres facteurs (le rapport au contexte socio-économique, à l’initiative, à la prise de risque) pèsent différemment dans la décision des doctorants tunisiens.

L’entourage : un rôle discret mais réel

Parmi les trois facteurs analysés, l’un d’eux surprend par sa discrétion : l’opinion de l’entourage. Famille, amis, collègues, directeur de thèse, leur regard sur l’entrepreneuriat n’exerce aucun effet direct sur l’intention du doctorant de créer une entreprise. Ce constat vaut dans les deux contextes culturels étudiés.

Cela ne signifie pas pour autant que l’entourage soit sans influence. Son rôle est indirect mais bien réel : l’approbation sociale renforce le sentiment de compétence, qui lui-même alimente l’intention d’entreprendre. Le soutien du directeur de thèse, en particulier, ressort comme un levier singulièrement puissant. Un encadrant qui encourage explicitement l’exploration des voies entrepreneuriales contribue à ancrer chez son doctorant la conviction qu’il en a les moyens, et c’est précisément cette conviction qui fait la différence.

C’est une distinction capitale pour ceux qui souhaitent promouvoir l’entrepreneuriat académique : valoriser l’entrepreneuriat dans les discours institutionnels ne suffit pas. Ce qui importe, c’est que ces discours se traduisent en assurance individuelle, intégrée et ressentie par chaque jeune chercheur au quotidien.

Raison et ressenti : deux chemins vers la même décision

L’enquête ouvre une piste de réflexion particulièrement originale : tous les facteurs qui influencent l’intention entrepreneuriale ne se construisent pas de la même façon. Certains résultent d’une évaluation analytique, on recense les obstacles et les atouts, on raisonne, on pèse les arguments. D’autres relèvent d’une évaluation plus intuitive, plus émotionnelle, qui ne se laisse pas facilement décomposer en critères explicites.

Le sentiment de compétence et la perception de l’opinion sociale se forment ainsi selon un processus majoritairement analytique. Les croyances accessibles (“j’aurai un réseau”, “je trouverai des financements”, “mon directeur de thèse m’approuve”) sont cohérentes avec l’évaluation globale que le doctorant en fait. Ce lien est net, mesurable, et donc potentiellement modifiable par des actions ciblées.

En revanche, l’attitude face à l’entrepreneuriat semble davantage guidée par quelque chose de moins rationnel, de plus viscéral. Les arguments conscients (indépendance, rémunération, création d’emplois) ne suffisent pas à expliquer le regard global que le doctorant porte sur l’idée même d’entreprendre. Quelque chose d’autre opère, qui échappe à la simple addition des pour et des contres.

Cette distinction a des conséquences pratiques majeures. Pour renforcer le sentiment de compétence, des actions ciblées sur les croyances concrètes sont efficaces : ateliers de formation à la gestion, mise en réseau avec des entrepreneurs, accompagnement personnalisé. Mais pour transformer une disposition réticente en élan favorable, il faut emprunter un autre chemin, immerger les doctorants dans des expériences entrepreneuriales réelles, les mettre en contact avec des pairs qui ont réussi leur transition, créer des émotions positives autour de l’idée d’entreprendre plutôt que chercher à les convaincre par des arguments.

Ce que ces travaux mettent en lumière, au fond, c’est que l’élan entrepreneurial chez un doctorant en sciences ne se décrète pas. Il se construit, à travers l’accumulation de compétences perçues, de soutiens ressentis et d’expériences vécues. Les universités, les laboratoires et les politiques publiques qui souhaitent libérer ce potentiel ont tout intérêt à travailler en priorité sur ce que les jeunes chercheurs croient être capables de faire. C’est là que tout commence. Entre le laboratoire et le marché, la distance n’est pas seulement technique ou financière. Elle est avant tout psychologique. Et cette distance-là, on peut la réduire.

Alexandre Cabagnols – Dr. en économie, Université de Clermont-Auvergne, France  
Ali Maalej –Dr. en économie, Université de Sfax, Tunisie
Pierre Mauchand –  Dr. en psychologie, Université Jean Monnet, Saint-Etienne, France
Olfa Kammoun- Dr.en économie, Université de Tunis, Tunisie 
 

Consulter l'étude

The Determinants of Entrepreneurial Intention of Scientist PhD Students : Analytical vs Emotional Formation of the Intention”, publiée dans la revue Insights into Regional Development, Volume 4, Numéro 4, décembre 2022.

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