Afrique : 2 milliards d’opportunités encore sous-exploitées

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Face aux limites du marché européen, l’Afrique s’impose comme une alternative naturelle. Pourtant, la Tunisie n’en capte qu’une faible part, malgré un potentiel d’exportations estimé à 2,28 milliards de dollars.

Depuis les années 1990, la Tunisie a construit sa stratégie commerciale presque exclusivement autour de l’Europe. L’accord signé avec l’Union européenne en 1995 a dopé les exportations de machines, d’électronique et de produits manufacturés, au point que les marchés européens absorbent aujourd’hui la grande majorité des ventes tunisiennes à l’étranger. Mais depuis 2010, la donne a changé. Instabilité politique, déficit commercial creusé, difficultés économiques et sociales : la Tunisie cherche un nouveau souffle. Et ce souffle pourrait venir du Sud. Sauf que pour l’instant, les pays africains ne reçoivent qu’environ 10 % des exportations totales du pays, un chiffre étonnamment bas pour un continent voisin en pleine croissance.

Près de 3000 opportunités identifiées, et largement ignorées

Pour mesurer précisément ce gisement, Leila Baghdadi, Sonia Ben Kheder, Mehdi Ben Slimane, Martin Cameron et Wilma Viviers ont utilisé le TRADE-DSM, un système d’analyse commerciale développé en Afrique du Sud, qui passe au crible les marchés étrangers selon quatre critères successifs : la solidité économique du pays visé, sa demande, les barrières à l’entrée, et la présence actuelle de la Tunisie sur ce marché.

Le résultat est sans appel : le continent africain offre à la Tunisie 2999 débouchés concrets, portant sur 590 produits différents dans 36 pays, pour une valeur totale de 2,28 milliards de dollars, qui restent, pour l’instant, largement inexploités[1].

Et dans plus de 95% des cas, la Tunisie représente moins de 5% des importations de ces pays : elle est quasi absente de marchés qui lui tendraient pourtant les bras.

Géographiquement, l’Afrique du Nord concentre 53% de la valeur totale de ces débouchés, grâce à la proximité et aux liens historiques avec l’Algérie, la Libye, le Maroc ou l’Égypte. Mais c’est l’Afrique de l’Ouest qui recense le plus grand nombre d’occasions en volume : 1072, soit 36% du nombre total d’opportunités d’exportations.

Des pays comme le Nigéria, le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Sénégal affichent un potentiel d’exportation élevé que la Tunisie n’exploite qu’à moitié, voire moins. Plus à l’est, l’île Maurice et le Kenya présentent également des créneaux inexploités, tout comme l’Afrique du Sud, troisième marché du continent pour la Tunisie mais largement sous-exploité.

Quels produits ? Des machines, des habits, des aliments

Les secteurs concernés sont concrets et proches du quotidien : machines électriques et électronique, habillement et textile, industrie alimentaire, pièces et accessoires automobiles. Des domaines dans lesquels la Tunisie possède déjà un savoir-faire reconnu, forgé au contact de l’industrie exportatrice européenne, et qu’elle pourrait redéployer vers le Sud sans repartir de zéro.

Alors, pourquoi ce potentiel reste-t-il aussi peu exploité ? Les freins sont multiples. La logistique d’abord : les marchandises voyagent surtout par mer, via de rares ports d’accès, ce qui fait grimper coûts et délais. S’y ajoutent des droits de douane parfois très élevés en Afrique de l’Ouest et Centrale, des formalités administratives lourdes, des barrières techniques et réglementaires variées.

Et surtout : une faible présence commerciale tunisienne sur place, qui rend difficile l’identification de partenaires locaux fiables. Dans certaines zones, l’instabilité politique ajoute encore une couche d’incertitude.

Quelle stratégie pour transformer l’essai ?

Leila Baghdadi, Sonia Ben Kheder, Mehdi Ben Slimane, Martin Cameron et Wilma Viviers, préconisent une stratégie offensive, articulée à trois niveaux. Du côté de l’État, la priorité est à l’amélioration des infrastructures logistiques tournées vers l’export. Les organismes de soutien aux exportations doivent organiser des missions commerciales, améliorer la visibilité des produits tunisiens et former les exportateurs aux réglementations locales. Pour les PME (particulièrement vulnérables faute de ressources suffisantes), l’implantation de bureaux de représentation commerciale en Afrique favoriserait la mise en relation avec des acteurs locaux solides. Au niveau des entreprises elles-mêmes, il s’agit d’anticiper les barrières non tarifaires, de cibler les produits à haute valeur ajoutée et à fort contenu technologique, et de tirer pleinement parti des capacités productives existantes.

La Tunisie a déjà pris des positions institutionnelles sur le continent : statut d’observateur à la CEDEAO (2017), ratification du COMESA (2019), adhésion à la Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf (2020). Les signaux politiques sont là. Reste à les traduire en actes commerciaux, en gardant à l’esprit que l’instabilité de certains pays africains, les tensions géopolitiques, les chocs climatiques et les fragilités économiques locales sont des risques réels que chaque entreprise doit intégrer dans sa stratégie. 

[1] Baghdadi, L, Ben Kheder, S, Ben Slimane, M, Cameron, M & Viviers, W 2025, “Export diversification: The case of Tunisia, with a focus on the African Continental Free Trade Area”, in W Viviers, M Cameron & L Baghdadi (eds.), Increasing intra-African trade: Can the African Continental Free Trade Area be the game changer?, The future of international trade and development, vol. 3, AOSIS Books, Cape Town, pp. 141-172. DOI: https://doi.org/10.4102/aosis.2025.BK371.04

Projet Qawafel

Consulter le Policy Brief

"Le marché africain, une opportunité pour la diversification des exportations de la Tunisie ?", par Leila Baghdadi, Sonia Ben Kheder, Mehdi Ben Slimane, Martin Cameron et Wilma Viviers- réalisé dans le cadre du projet Qawafel, financé par l'Agence française de développement (AFD) et mis en œuvre par Expertise France.

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