Enseigner l’entrepreneuriat dans les universités tunisiennes : Ce que la formation permet réellement et ce qui échappe aux intentions pédagogiques…

Ecotous
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On forme des milliers d’étudiants tunisiens à l’entrepreneuriat chaque année. Mais est-ce que ces cours changent vraiment quelque chose ? C’est la question qu’a posée Ilia Taktak-Kallel, Maître-Assistante habilitée à l’École Supérieure de Commerce de Tunis (ESCT), Université de La Manouba, Laboratoire THéMA, à treize étudiants de l’ESC Tunis, dans le cadre d’une étude qualitative approfondie, publiée dans la revue Marché et Organisations. Leurs réponses révèlent une réalité aussi instructive qu’inconfortable : les cours d’entrepreneuriat ne ressemblent pas toujours à ce qu’ils devraient être, et pourtant, ils transforment discrètement ceux qui les suivent.

Créer son entreprise, trouver une idée, se lancer malgré l’incertitude… Ces mots font rêver. Ils font aussi l’objet de cours universitaires depuis le début des années 2000 en Tunisie, où le chômage des diplômés est devenu un problème structurel difficile à résoudre. L’ambition était louable : si l’État ne peut plus absorber tous les diplômés dans la fonction publique, pourquoi ne pas former des entrepreneurs capables de créer leur propre chemin ?

Mais former à l’entrepreneuriat, c’est plus compliqué que d’enseigner la comptabilité ou le marketing. Cela demande de changer des habitudes, des peurs, des représentations du monde. Et c’est précisément là que les choses se compliquent. Une étude qualitative menée auprès de treize étudiants ayant suivi une ou plusieurs formations à l’entrepreneuriat à l’ESC Tunis pose une question simple mais dérangeante : est-ce que ces étudiants perçoivent vraiment ces cours comme différents des autres ? Et si oui, qu’est-ce que cela change dans ce qu’ils apprennent ?

Ces cours sont perçus comme utiles… mais pas vraiment différents

Premier enseignement de cette étude : une partie significative des étudiants interrogés ne perçoit pas de différence fondamentale entre les cours d’entrepreneuriat et les autres matières. C’est le cas des trois étudiants de Licence interrogés, mais aussi de plusieurs étudiants de Master spécialisé. En clair, pour eux, un cours d’entrepreneuriat ressemble à n’importe quel autre cours : un enseignant qui parle, des étudiants qui écoutent, un examen à la fin.

Pourquoi ? Parce que dans les faits, la pédagogie dominante reste transmissive, c’est-à-dire que l’enseignant transmet un savoir, et l’étudiant le restitue. Les cours magistraux règnent encore. Les mises en situation réelles, les rencontres avec des entrepreneurs, les expériences concrètes de création de projet sont rares, voire absentes. Résultat : même dans un Master professionnel dédié à l’entrepreneuriat, les étudiants ont du mal à percevoir la singularité de ce qu’on leur enseigne.

Et pourtant ; c’est là que les choses deviennent intéressantes ; quand les étudiants perçoivent une différence, c’est presque toujours pour la même raison : l’utilité de ces cours dans leur vie professionnelle et personnelle. Ce n’est pas la méthode pédagogique qui les accroche. C’est le domaine lui-même, l’entrepreneuriat, avec sa capacité à parler de risque, de créativité, d’opportunités, de sens. Le sujet porte sa propre singularité, indépendamment de la façon dont il est enseigné.

Ce que ces cours changent vraiment : les savoir-être avant tout

L’étude a ensuite cherché à identifier ce que les étudiants estiment avoir réellement appris. Les résultats sont clairs et, d’une certaine façon, réconfortants.

Le registre d’apprentissage le plus cité, de loin, est celui des savoir-être et savoir-devenir. Autrement dit, pas les techniques de création d’entreprise, pas les outils financiers, mais des capacités humaines et comportementales : la ténacité, la confiance en soi, l’ouverture d’esprit, la capacité à travailler en équipe, à prendre des initiatives, à raisonner de façon logique, à se projeter dans l’avenir.

Viennent ensuite les connaissances générales sur l’entrepreneuriat – comprendre ce qu’est un entrepreneur, comment fonctionne un projet, quelles opportunités existent – et un certain éveil d’intérêt pour ce domaine. En revanche, les compétences très concrètes liées à la création d’entreprise – savoir négocier avec une banque, rédiger un contrat, lancer une vraie startup – restent largement absentes des apprentissages déclarés. Même le Business Plan, outil emblématique de ces formations, n’a été mentionné que par cinq étudiants du Master professionnel sur neuf.

Ce constat est à double lecture. D’un côté, il révèle les limites d’une formation qui reste trop théorique, insuffisamment ancrée dans la réalité du terrain. De l’autre, il montre que même un cours classique sur l’entrepreneuriat peut produire quelque chose de précieux : il développe des soft skills – ces compétences comportementales et relationnelles – qui améliorent l’employabilité, quelles que soient les ambitions professionnelles des étudiants.

Ce qui fait vraiment la différence : l’expérience vécue avant la salle de classe

L’un des résultats les plus frappants de cette recherche concerne le profil des étudiants qui tirent le plus de bénéfices de ces formations. Ce ne sont pas forcément ceux qui ont les meilleures notes. Ce sont ceux qui arrivent en cours avec un bagage d’expériences associatives, professionnelles ou entrepreneuriales, ou ceux qui viennent d’un domaine très différent de la gestion.

L’exemple le plus parlant dans l’étude est celui d’une étudiante issue du génie biomédical, très impliquée dans la vie associative et les concours d’innovation. Elle est celle qui a perçu le plus fortement la singularité des cours d’entrepreneuriat, et celle qui en a tiré le plus d’apprentissages, dans tous les registres. La formation entrepreneuriale a donné du sens à ses expériences passées et a complété ses compétences techniques d’une dimension humaine et stratégique.

À l’inverse, des étudiants déjà engagés dans une logique d’apprentissage purement scolaire ; viser le diplôme, restituer le cours, passer à la suite ; perçoivent ces formations comme une matière parmi d’autres, et en tirent proportionnellement moins.

La leçon est là : pour que la formation à l’entrepreneuriat fonctionne vraiment, il ne suffit pas de mettre des cours au programme. Il faut aussi exposer les jeunes à des expériences concrètes ; associations étudiantes, stages, challenges, rencontres avec des entrepreneurs ; avant et pendant leur formation. Ce sont ces expériences qui créent le déclic, qui donnent du sens aux concepts, qui transforment un cours en une vraie prise de conscience.

La Tunisie a fait le pari de l’entrepreneuriat comme voie d’avenir pour sa jeunesse diplômée. C’est un pari pertinent. Mais pour qu’il tienne, il faudra aller plus loin que les salles de cours : singulariser les méthodes pédagogiques, former des enseignants capables de sortir du schéma transmissif, ouvrir l’université sur le monde économique réel. Et surtout, comprendre que former un entrepreneur, ce n’est pas lui apprendre à remplir un Business Plan, c’est l’aider à se construire autrement.

ECOTOUS

Consultez l’étude

“Ce que la formation à l'entrepreneuriat n'est pas”, réalisée par Taktak-Kallel (ESCT - Université de La Manouba, Laboratoire THéMA), publiée dans la revue Marché et Organisations (n° 46, 2023, p. 97-140)- Disponible sur Cairn.info 

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