Sans architectes ni permis : Qui construit vraiment nos villes ?

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Des milliers de familles tunisiennes construisent chaque année leur logement sans permis ni architecte. Loin d’être marginal, ce phénomène façonne aujourd’hui le visage de nos villes. Enquête sur une révolution silencieuse.

Dans les villes africaines, le logement est un défi quotidien pour des millions d’habitants. La Tunisie ne fait pas exception. Depuis l’indépendance, le pays expérimente différentes approches pour faire face à une réalité incontournable : une grande partie de l’urbanisation se fait en dehors des cadres légaux.

Selon les critères de l’ONU, un quartier informel se définit par l’absence de services de base, la précarité du statut d’occupation et des conditions de vie souvent insalubres. En Tunisie, ces quartiers concernent des centaines de milliers d’habitants, de Sidi Hassine aux faubourgs de Tunis.

Mais que se cache-t-il derrière les mots ? “Habitat spontané”, “informel”, “irrégulier”, “clandestin”… Les termes n’ont pas manqué pour qualifier ces quartiers. Pourtant, aucun ne rend pleinement compte de la complexité du phénomène. Aujourd’hui, un concept émerge, plus juste et plus englobant : celui d’« habitat auto-produit ». Cette notion est notamment analysée dans l’article « Habitat et tissu “Auto-produit” en Tunisie : Fondement conceptuel, réalités et perspectives des politiques publiques », publié dans la Revue Habitat et Ville Durable, Vol. 1 n°2 (novembre 2023), pp. 37-50, ISSN : 2958-9991.

 De quoi parle-t-on exactement ?

L’habitat auto-produit, c’est simple : l’habitant fait tout. Il trouve le terrain, construit ses murs, aménage sa maison. Parfois même, il organise son quartier avec les voisins. Contrairement à l’auto – construction qui se limite au bâtiment lui-même, l’autoproduction concerne aussi l’organisation du quartier, des espaces publics et des réseaux de solidarité.

Prenez le quartier Jayara à Sidi Hassine : ce qui était il y a quelques années un bidonville précaire est devenu un quartier structuré, grâce à l’intervention publique combinée à l’énergie des habitants. Le phénomène n’est pas propre à la Tunisie. Du Maroc à l’Afrique du Sud, en passant par le Kenya ou la Tanzanie, les mêmes dynamiques sont à l’œuvre.

Soixante ans de politiques publiques : que retenir ?

Depuis les années 1960, l’État tunisien a multiplié les stratégies. D’abord par l’éradication pure et simple dans les années 60, puis par des tentatives d’intégration à partir des années 70. Le tournant majeur date de 1981 avec la création de l’Agence de Réhabilitation et de Rénovation Urbaine (ARRU). Cette institution publique unique en son genre a piloté des programmes comme le Programme National de Réhabilitation des Quartiers Populaires ou le Programme de Réhabilitation et d’Intégration des Quartiers d’Habitation.

Le projet du quartier Hafsia, dans la médina de Tunis [voir photo ci-dessus], illustre cette approche. Lauréat du prix Aga Khan d’architecture en 1983 pour sa première phase, puis à nouveau en 1995, ce projet a montré qu’il était possible de réhabiliter un quartier ancien tout en maintenant ses habitants sur place, en créant des activités économiques et en améliorant le cadre de vie.

Autre exemple, le quartier de la Petite Sicile à La Goulette qui a bénéficié d’une opération de requalification urbaine.

Mais pourquoi les habitants choisissent – ils cette solution ?

Contrairement aux idées reçues, l’habitat auto-produit n’est pas forcément précaire. Dans de nombreux quartiers, les constructions sont solides, en dur, utilisant le béton et le parpaing. Ce qui fait défaut, ce sont souvent les raccordements aux réseaux (eau, électricité), la voirie, les espaces publics, les écoles ou les dispensaires.

Les habitants ne construisent pas seuls. Ils s’inscrivent dans des réseaux d’entraide et de solidarité qui structurent la vie du quartier. Cette dimension sociale est fondamentale pour comprendre la dynamique de ces territoires. Mais cette solidarité a deux faces : elle peut être un atout pour faire face aux difficultés, mais aussi un frein quand elle conduit à une forme de tolérance collective vis-à-vis du non-respect des règles.

Ce que révèlent les photos du ciel

Germiston, Afrique du Sud : la frontière invisible entre quartier informel et lotissements. Source : Johnny Miller, 2016

Le photographe sud-africain Johnny Miller a choisi, lui, de prendre de la hauteur pour montrer cette réalité. Ses images prises depuis un drone révèlent sans filtre la fracture socio-spatiale qui traverse les villes africaines.

À Germiston comme à Durban, la limite est souvent une simple route. D’un côté, des quartiers informels densément peuplés, aux ruelles étroites. De l’autre, des lotissements spacieux avec jardins et voiries goudronnées. Une image qui parle d’elle-même et qu’on retrouve, avec des variantes, à Nairobi, Dar-es-Salaam ou dans les faubourgs de Tunis.

Vers un nouveau regard

L’expérience tunisienne est riche d’enseignements pour d’autres pays en développement. Elle montre qu’il est possible de passer d’une logique de répression à une logique d’accompagnement. Les interventions menées depuis quarante ans ont prouvé que la réhabilitation est plus efficace que l’éradication.

Reste un défi majeur : comment assurer la durabilité de ces quartiers ? Car la question ne se limite pas au logement individuel. Elle concerne l’ensemble du tissu urbain : les liaisons avec le centre-ville, l’accès aux transports, la présence d’équipements publics et la création d’espaces publics de qualité. Le droit à un logement décent, affirmé dès 1968 par Henri Lefebvre dans Le droit à la ville, reste un combat d’actualité. Il implique de repenser notre façon de concevoir la ville, en intégrant ceux qui, faute d’alternative, construisent eux-mêmes leur chez-eux.

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"Habitat et tissu “Auto-produit” en Tunisie : Fondement conceptuel, réalités et perspectives des politiques publiques", publié dans la Revue Habitat et Ville Durable, Vol. 1 n°2 (novembre 2023), pp. 37-50, ISSN : 2958-9991.

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