Chaque jour, dans les rues tunisiennes, des hommes, des femmes et parfois même des enfants sillonnent les quartiers avec des charrettes, des sacs ou de simples brouettes. Ce sont les “Berbechas”, des récupérateurs de déchets recyclables. Leur travail, souvent méconnu et stigmatisé, est pourtant indispensable. Sans eux, l’économie circulaire en Tunisie ne tiendrait pas debout.
La gestion des déchets est l’un des défis majeurs des villes tunisiennes. Malgré plusieurs réformes depuis les années 1990, la situation reste critique : décharges saturées, filières de recyclage peu efficaces, crises à répétition comme celles vécues à Sfax.
Dans ce contexte, les “Berbechas” collectent, trient et revendent chaque jour des tonnes de plastique, carton, aluminium et autres matériaux. Pourtant, ces acteurs informels restent absents des politiques publiques, comme s’ils n’existaient pas. Leur invisibilité contraste avec leur importance réelle : ce sont eux qui assurent l’essentiel du recyclage dans le pays.
Les “Berbechas”, acteurs de l’ombre

Dans le langage courant, un “Berbech” est celui qui récupère ce que d’autres jettent. En Tunisie, ils sont des milliers à vivre de cette activité. Trois profils principaux se distinguent.
D’abord, les ambulants. Avec une charrette, une poussette ou un simple sac sur l’épaule, ils parcourent les rues à la recherche de plastique, carton, métal ou pain sec. Leur revenu reste très variable, dépendant de la concurrence et du prix du plastique, qui peut chuter de moitié selon la saison.
Ensuite viennent les fixés, souvent des femmes, installées près des grandes bennes publiques. Leur présence régulière leur permet parfois de tisser des liens avec les habitants et commerçants, qui leur réservent directement des déchets recyclables. Un tri à la source s’installe alors, discret mais efficace.
Enfin, existe un profil plus fragile : des femmes qui ramassent quelques objets tout en sollicitant la charité. Leur collecte est modeste, mais elle révèle l’extrême précarité de certaines trajectoires.
Leurs conditions de travail sont rudes : longues marches avec des charges lourdes, chaleur étouffante l’été, pluie glaciale l’hiver, risques de coupures ou d’infections… À cela s’ajoute l’absence de protection sociale et des revenus instables : parfois 50 dinars dans une bonne journée, parfois à peine 20. Pourtant, comme le dit Walid, ancien ouvrier du bâtiment devenu “Berbech” à Tunis : “Je paie mon loyer et les études de mes enfants grâce à ce travail”.

Un système officiel qui modernise en excluant
La Tunisie s’est dotée de programmes ambitieux depuis les années 1990 pour gérer ses déchets : création de décharges contrôlées, encouragement du recyclage, lancement de filières comme Eco-Lef pour le plastique.
Ces réformes, souvent inspirées par les bailleurs internationaux, ont modernisé le cadre légal et mobilisé le secteur privé. Mais elles se sont construites sur un modèle technocratique peu adapté. En réalité, la mise en décharge reste la solution dominante, et la valorisation reste marginale.
Surtout, ces réformes ont ignoré les “Berbechas”. Dans le meilleur des cas, ils sont tolérés ; dans le pire, criminalisés. Les politiques privilégient des dispositifs techniques comme les “cages de tri”, censées encourager le recyclage citoyen mais perçues comme une concurrence déloyale par les récupérateurs.
Ce paradoxe est frappant : au moment où l’on parle d’”économie circulaire”, ceux qui la pratiquent déjà chaque, jour sont marginalisés.

Reconnaître sans écraser : quelle place pour demain ?
Faut-il formaliser l’activité des “Berbechas”, c’est-à-dire leur donner un statut officiel ? Le débat est ouvert.
Les avantages sont évidents : accès à la sécurité sociale, meilleures conditions de travail, prix stables, reconnaissance institutionnelle. Dans certains pays d’Amérique latine, les récupérateurs ont même été intégrés aux services municipaux.
Mais les risques existent : exclusion des plus précaires incapables de remplir les critères, bureaucratie lourde, perte d’indépendance. En Tunisie, plusieurs tentatives portées par des ONG, comme le projet pilote d’International Alert à Ettadhamen, ont montré le potentiel mais aussi les limites de ces expériences.
Le véritable enjeu est donc de penser une reconnaissance adaptée, co-construite avec les premiers concernés. Formaliser ne doit pas signifier contrôler, mais soutenir : fixer des prix planchers, fournir des équipements, garantir une protection minimale, et intégrer leur voix dans les décisions.

Recommandations
L’analyse du rôle des “Berbechas” dans la gestion des déchets en Tunisie met en lumière plusieurs pistes d’action pour construire un système plus juste, durable et inclusif :
- Reconnaître leur rôle : intégrer les “Berbechas” dans les politiques publiques, en tant qu’acteurs centraux de l’économie circulaire.
- Protéger socialement : leur donner accès à une couverture santé et à une sécurité minimale, tout en respectant leur indépendance.
- Améliorer leurs conditions de travail : fournir des équipements adaptés (gants, bottes, véhicules légers) et réduire les risques sanitaires.
- Stabiliser leurs revenus : fixer des prix planchers pour les matériaux recyclables et préserver leur accès direct aux déchets urbains.
- Encourager l’organisation collective : appuyer des coopératives ou unités sociales, mais de manière souple et adaptée à leurs pratiques.
- Les associer aux décisions : donner une place aux “Berbechas” dans la gestion locale et nationale des déchets.
- Éviter une formalisation brutale : privilégier une reconnaissance progressive, construite avec eux, pour ne pas exclure les plus précaires.
Maha Bouhlel-Abid –Chercheuse en géographie de l’environnement, Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités, Université de la Manouba
Consulter l’étude complète
“Le rôle des Berbechas en Tunisie : le pilier marginalisé de l’économie circulaire ?”, VertigO - la revue électronique en sciences de l'environnement- Décembre 2024"