Que font les banques centrales quand l’économie déraille, que les prix grimpent et que la rue s’impatiente ? Après les révolutions de 2011, la Tunisie, l’Égypte et le Maroc ont dû prendre des décisions délicates.
Le “printemps arabe” a bouleversé l’équilibre politique de nombreux pays de la région. Les gouvernements ont changé, les sociétés ont exprimé de nouvelles attentes sociales, et les économies se sont fragilisées. Dans cette période agitée, les banques centrales ont joué un rôle clé, parfois sous pression.
Leur mission ? Garder l’inflation sous contrôle, maintenir la stabilité financière, soutenir la croissance… sans se laisser influencer par le politique. Un exercice d’équilibriste, surtout en période de turbulences.Face aux mêmes incertitudes économiques et politiques, la Tunisie, l’Égypte et le Maroc ont suivi des trajectoires monétaires contrastées. Trois pays, trois réponses, dictées par des priorités nationales, des contraintes internes et des équilibres parfois fragiles.
Trois pays, trois réactions différentes

Après 2011, les autorités ont dû faire face à de fortes pressions : répondre aux attentes sociales en augmentant les dépenses publiques, tout en gardant la monnaie stable. Cela a mis les banques centrales dans une position délicate. Fallait-il aider les gouvernements en gardant des taux bas ? Ou freiner l’inflation en rendant le crédit plus cher ?
Les réponses ont varié :
- En Tunisie, la Banque centrale a été plus réactive face à l’inflation. Dès 2017, elle a commencé à relever progressivement ses taux d’intérêt. Mais cela a aussi eu un coût : le crédit est devenu plus difficile d’accès pour les entreprises, freinant l’investissement. En Égypte, la Banque centrale a maintenu des taux bas pendant plusieurs années pour soutenir l’économie. Mais en 2016, face à la dégradation de la situation, elle a été contrainte de dévaluer fortement la livre. Résultat : l’inflation a explosé, dépassant 29 % en 2017.
- Au Maroc, la réponse a été plus mesurée. La Banque centrale a engagé une réforme progressive de son régime de change dès 2018. Elle a également ajusté ses taux en douceur, en tenant compte à la fois de la croissance et de l’inflation.
Ces approches illustrent des visions différentes du rôle d’une banque centrale en période de crise.
Des décisions guidées… ou improvisées ?

En économie, il existe des règles pour guider la politique monétaire. La plus connue est la règle de Taylor, qui suggère d’augmenter les taux d’intérêt quand l’inflation grimpe, et de les baisser quand la croissance ralentit. Cela permet de limiter les décisions impulsives et discrétionnaire et d’offrir plus de visibilité aux acteurs économiques.
Aucun des trois pays ne suit cette règle de manière officielle, mais on observe quelques évolutions positives :
- En Tunisie, les hausses de taux sont aujourd’hui plus souvent justifiées par la lutte contre l’inflation.
- Au Maroc, la Banque centrale tient compte de l’évolution économique globale dans ses décisions.
- En Égypte, les décisions restent plus opaques, sans véritable cadre stable ni communication claire sur les objectifs.
Adopter des règles simples et compréhensibles permettrait d’éviter les à-coups, de rassurer les marchés, et de mieux ancrer les attentes du public.
L’indépendance des banques centrales, un combat permanent
Pour que la politique monétaire soit efficace, la banque centrale doit rester indépendante. Elle ne doit pas devenir un instrument du gouvernement. Mais dans la réalité, cette indépendance est souvent menacée, notamment en temps ou la finance publique va mal.

- En Tunisie, une loi de 2016 garantit formellement l’autonomie de la Banque centrale. Mais ses décisions sont souvent critiquées par les responsables politiques, surtout lorsqu’elles sont impopulaires.
- En Égypte, les gouverneurs sont régulièrement remplacés, ce qui alimente l’idée d’un contrôle politique fort sur la Banque centrale.
- Au Maroc, à l’inverse, bénéficie d’une meilleure stabilité : Bank Al-Maghrib dispose d’une légitimité plus forte et ses décisions sont peu contestées.
Renforcer l’indépendance des banques centrales est essentiel pour gagner la confiance du public, garantir la cohérence des politiques, et éviter les dérives.
Dr. Brahim Guizani – Tunis Business School – Laboratoire de recherche MASEDr. Agata Wierzbowska Professeur agrégé (École supérieure d’économie) – Université de Kobe : Kobe, JP
Consultez l’étude
Monetary Policy in Times of Uncertainties: Evidence from Tunisia, Egypt and Morocco », publié dans le Middle East Development Journal.