De l’eau qui disparaît entre le compteur et le champ, des contrôles contournés, des arrangements discrets : dans certaines zones irriguées tunisiennes, la gestion de l’eau ne se joue pas seulement dans les tuyaux, mais aussi dans les comportements.
Une étude menée par Wided Mattoussi et Foued Mattoussi, publiée dans la revue Water Policy, met en lumière une réalité souvent ignorée : le vol d’eau et la corruption ne sont pas seulement des dérives individuelles, mais des mécanismes qui freinent directement l’adoption des technologies agricoles pourtant essentielles pour économiser la ressource.
Dans les périmètres irrigués de Medjez-El-Bab, au nord-ouest de la Tunisie, l’eau ne coule pas toujours là où elle devrait. Entre le compteur et le champ, une partie peut disparaître : officiellement non consommée, mais en réalité détournée. Ce phénomène, bien réel, porte un nom simple : le vol d’eau. Et ses conséquences vont bien au-delà de la fraude. Pendant six ans, de 2012 à 2018, l’étude de Wided Mattoussi et Foued Mattoussi a suivi 300 agriculteurs équipés de compteurs individuels dans deux zones irriguées. L’objectif : comprendre comment le vol d’eau, la corruption et l’adoption de technologies d’économie d’eau s’influencent mutuellement. Ce que montrent les résultats dépasse largement le cadre local : c’est toute une logique économique qui se dessine, avec ses incitations, ses dérives et ses leviers d’action.

Le vol d’eau, un calcul rationnel qui se retourne contre tous
Pour comprendre pourquoi un agriculteur vole de l’eau, il faut accepter une idée contre-intuitive : dans certaines conditions, c’est une décision économiquement rationnelle.
Quand le prix de l’eau augmente, la tentation de truquer son compteur peut croître. Si les contrôles sont rares (parce que l’agent de surveillance est éloigné ou que les déplacements sont coûteux) le risque d’être sanctionné diminue. Et si les sanctions sont faibles, le calcul peut basculer en faveur de la fraude.
Les résultats de l’étude sont clairs : le vol augmente avec le prix de l’eau et avec la distance entre l’exploitation et le bureau de contrôle. Il diminue lorsque les sanctions sont plus sévères et lorsque les agriculteurs adoptent des systèmes d’irrigation au goutte-à-goutte, qui rendent les détournements plus visibles.
Un point essentiel ressort : la relation entre prix de l’eau et modernisation n’est pas linéaire. Des prix trop bas n’incitent pas à économiser, mais des prix trop élevés peuvent encourager la fraude. Il existe une zone d’équilibre, et s’en éloigner, dans un sens comme dans l’autre, aggrave le problème.

Corruption et technologie : deux forces qui s’affrontent
Dans ce système, l’agent chargé de surveiller les compteurs joue un rôle central. Lorsqu’un agriculteur est pris en faute, il peut parfois éviter la sanction en corrompant le contrôleur. Cette collusion, documentée dans les travaux de Wided Mattoussi et Foued Mattoussi, crée un second niveau de dysfonctionnement.
Les résultats montrent une dynamique claire : la corruption alimente le vol d’eau, et le vol d’eau alimente la corruption. Une spirale qui s’auto-entretient, et qui a une conséquence directe : elle décourage l’investissement dans les technologies d’économie d’eau.
Pourquoi investir dans un système coûteux comme le goutte-à-goutte si l’eau peut être obtenue illégalement à moindre coût ? À l’inverse, les agriculteurs équipés de ces technologies volent moins, non par principe, mais parce que la fraude devient plus risquée et plus visible.
Résultat clé : la fraude et la modernisation agricole se neutralisent mutuellement, réduire l’une favorise l’autre.

Derrière chaque compteur, une histoire personnelle
Au-delà des mécanismes économiques, l’étude met en lumière des différences importantes entre agriculteurs. Les plus instruits ont tendance à moins frauder et à adopter davantage les technologies modernes. Ceux qui disposent de revenus complémentaires investissent plus facilement, car ils ne dépendent pas uniquement de leur facture d’eau.
Un autre résultat marquant concerne le genre : les agricultrices sont nettement moins impliquées dans les pratiques de corruption. Ce constat plaide pour une plus grande inclusion des femmes dans l’agriculture irriguée, non seulement pour des raisons d’équité, mais aussi d’efficacité.
Enfin, l’accès à l’information et à l’accompagnement technique joue un rôle déterminant : les agriculteurs bénéficiant de services de conseil adoptent davantage les technologies d’économie d’eau.

Des leviers clairs pour sortir de la spirale
Ces résultats convergent vers un message central : les comportements ne changent pas seuls, ils répondent à des incitations.
- Des sanctions crédibles réduisent la fraude
- Un encadrement rigoureux limite la corruption
- Des prix de l’eau bien calibrés évitent les effets pervers
- La formation et l’accompagnement facilitent l’adoption technologique
- L’inclusion des femmes améliore la gouvernance globale
Dans un pays en situation de stress hydrique comme la Tunisie, chaque mètre cube compte. Laisser l’eau se perdre dans des circuits détournés n’est pas seulement un problème de gestion : c’est un frein direct à la modernisation agricole.
Et au-delà du cas tunisien, cette analyse rappelle une réalité plus large : la gestion de l’eau ne dépend pas uniquement des infrastructures, mais aussi; et surtout; des règles du jeu qui encadrent les comportements.
ECOTOUS
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"Adoption of modern irrigation technologies in the presence of water theft and corruption : evidence from public irrigated areas in Medjez-el-Bab", réalisé par Wided Mattoussi, Économiste, Université de Tunis, LAREQUAD & Foued Mattoussi, Économiste, Université de Jendouba, LAREQUAD- Publié dans Water Policy, Vol. 24, No. 3, 2022 - Journal officiel du Conseil Mondial de l'Eau, IWA Publishing.