À mesure que les prix augmentent et que les revenus stagnent, de plus en plus de ménages tunisiens basculent dans une économie du quotidien sous tension. Derrière les chiffres, une réalité s’impose : l’endettement n’est plus un choix. Il devient une condition pour tenir.
À la fin du mois, une question revient dans de nombreux foyers : rembourser une dette ou faire face aux dépenses essentielles. Cette tension, longtemps invisible, s’installe durablement dans le paysage économique tunisien.
Le surendettement des ménages progresse sans cadre clair pour le définir ou le contenir. En l’absence de mécanismes institutionnels dédiés, la situation échappe en grande partie aux radars officiels. Pourtant, les signaux d’alerte sont là.
En 2024, la fragilité budgétaire atteint environ 171%, un niveau largement supérieur aux seuils de viabilité reconnus à l’international. Autrement dit, la dette dépasse largement la capacité réelle de remboursement.
Mais derrière cet indicateur, une transformation plus profonde est à l’œuvre : le crédit, autrefois levier d’amélioration du niveau de vie, devient un outil de survie.
Quand la dette progresse plus vite que la vie
Sur une décennie, le décalage s’est creusé. Entre 2014 et 2024, les revenus des ménages n’ont quasiment pas évolué, avec une hausse limitée à 3,7%. Dans le même temps, la dette a augmenté de près de 66 %.
Aujourd’hui, l’encours total de la dette des ménages atteint plus de 32 milliards de dinars. Une majorité de ces crédits (près de 60%) est destinée à la consommation : équiper un logement, acheter un véhicule, financer des dépenses courantes.
Ce basculement est révélateur. L’endettement ne sert plus principalement à construire l’avenir, mais à maintenir le présent. Chaque nouveau crédit devient alors un équilibre fragile, dépendant de revenus déjà sous pression.

Inflation, chômage : les engrenages d’une spirale silencieuse
Mais ce déséquilibre n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un environnement économique sous tension.
Entre 2021 et 2023, les prix alimentaires ont bondi de plus de 21%. Conséquence directe : les ménages consacrent désormais plus de 40% de leur budget à se nourrir, contre 30% auparavant. Une part écrasante, qui réduit drastiquement la capacité à épargner ou à absorber un choc.
Dans le même temps, le chômage reste élevé, oscillant autour de 15 à 16%. Cette instabilité fragilise les revenus et rend toute projection financière incertaine.
Dans ce contexte, le recours au crédit n’est plus anticipé, mais subi. Il devient une réponse immédiate à l’urgence, parfois via des circuits informels où les conditions sont plus dures encore. Derrière chaque emprunt, une marge de manœuvre qui se réduit.

Un pays à plusieurs vitesses face à l’endettement
Le surendettement ne se vit pas de la même manière sur tout le territoire. Dans les grandes agglomérations, comme le Grand Tunis, il accompagne souvent un mode de vie structuré autour du crédit formel : logement, études, consommation. Les classes moyennes y sont particulièrement exposées, sensibles aux variations des taux et aux chocs économiques.
À l’autre extrémité, dans des régions comme le Centre-Ouest, la logique est différente. Avec un taux de pauvreté atteignant 40% en 2023, l’endettement relève moins d’un choix que d’une nécessité. Il sert à couvrir des besoins essentiels, dans un contexte marqué par la précarité et l’absence de protection sociale.
Entre ces deux réalités, d’autres formes de vulnérabilité émergent. Certaines régions affichent des niveaux de vie apparents relativement stables, mais reposent sur des équilibres fragiles, soutenus par des revenus irréguliers ou des transferts familiaux.
Ainsi, l’endettement en Tunisie ne répond pas à une seule logique. Il reflète des trajectoires sociales et économiques profondément différenciées.

Une crise qui se transmet
Plus inquiétant encore, les effets du surendettement dépassent le présent. Ils touchent directement les générations futures.
Entre 2021 et 2023, 79000 enfants supplémentaires sont tombés sous le seuil de pauvreté. Aujourd’hui, plus d’un enfant sur quatre, vit dans cette situation.
Dans les ménages les plus fragiles, les arbitrages deviennent difficiles : alimentation, éducation, santé. Le surendettement crée un environnement de stress permanent, qui affecte les conditions de vie et les perspectives d’avenir.
Progressivement, un cercle se met en place. La pauvreté pousse à s’endetter, et l’endettement renforce la pauvreté. À long terme, ce mécanisme pèse sur le capital humain et limite les capacités de développement du pays.

Une urgence silencieuse
Le surendettement des ménages en Tunisie n’est plus un phénomène marginal. Il s’inscrit dans une dynamique structurelle, alimentée par l’inflation, la stagnation des revenus et les inégalités territoriales.
Faute de cadre juridique clair et de dispositifs adaptés, cette réalité reste en grande partie invisible, bien qu’elle affecte déjà une part importante de la population. Car au-delà des chiffres, une transformation profonde est en cours : celle d’une société où le crédit ne sert plus à progresser, mais à tenir. Et où, sans réponse collective, l’équilibre déjà fragile des ménages pourrait continuer à se détériorer.
IACE -Institut arabe des chefs d’entreprises
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“Surendettement des ménages : Diagnostic, enjeux et solutions en Tunisie”.