De Tunis au Caire en passant par Rabat : Qui décroche vraiment les fonds verts ?

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Face à l’urgence climatique, les pays du Sud ont besoin d’argent, beaucoup d’argent. Mais entre les fonds promis et ceux qui arrivent réellement, l’écart est considérable. La Tunisie, le Maroc et l’Égypte en font l’expérience à des degrés très différents. Pourquoi ? Et que faire pour changer la donne ?

Le changement climatique n’est plus une abstraction. Sécheresses, inondations, montée des températures : ses effets sont déjà visibles en Tunisie, au Maroc et en Égypte, trois pays du pourtour méditerranéen et de la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) particulièrement exposés.

Pour y faire face, deux types d’actions sont nécessaires : réduire les émissions de gaz à effet de serre (c’est ce qu’on appelle la mitigation) et s’adapter aux bouleversements déjà en cours (c’est l’adaptation). Ces deux chantiers ont un point commun : ils coûtent cher.

Or, les pays en développement ne peuvent pas financer seuls ces transitions. C’est précisément pour cela qu’existe ce qu’on appelle le “financement climatique” : un ensemble de mécanismes publics et privés, nationaux et internationaux, destinés à financer des projets qui luttent contre le changement climatique. En théorie, les pays riches se sont engagés à mobiliser 100 milliards de dollars par an pour aider les pays du Sud. En pratique, l’histoire est beaucoup plus compliquée.

C’est ce que révèle une étude académique conduite sur les cas de la Tunisie, du Maroc et de l’Égypte (Étude : “Catalyzing Climate Finance for Climate Actions in MENA Countries : A Holistic View of Egypt, Morocco, and Tunisia”, menée par Sana Essaber Jouini, ISCAE ; Abdelaziz Essayem, ISCAE, et Imen Baccouche, École Polytechnique de Tunis, publiée dans un ouvrage collectif de recherche académique, chapitre 6). Le constat est clair : si des fonds existent, ils ne sont pas accessibles de la même façon pour tous, et la Tunisie, en particulier, accuse un retard préoccupant.

Trois pays, trois trajectoires très inégales

Pour mesurer les écarts, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entre 2015 et 2017, les banques multilatérales de développement (comme la Banque européenne d’investissement ou la Banque mondiale) ont versé au titre du financement climatique des montants très différents selon les pays : 502 millions de dollars pour la Tunisie, 2,3 milliards pour le Maroc, 2,8 milliards pour l’Égypte.

L’écart est saisissant. La Tunisie a reçu environ cinq fois moins que le Maroc, et près de six fois moins que l’Égypte. Ce déséquilibre se retrouve aussi dans les fonds spécialisés. Le Fonds vert pour le climat (GCF), l’un des principaux mécanismes internationaux dédiés à la lutte climatique, a financé neuf projets au Maroc pour un total de 229 millions de dollars, contre six projets en Tunisie pour 120 millions seulement. L’Égypte, avec quatre projets, a néanmoins reçu 300 millions, signe que la taille et la capacité de négociation d’un pays jouent un rôle déterminant.

Ce n’est pas une question de bonne volonté. Les trois pays ont signé l’Accord de Paris, ont soumis leurs contributions nationales (leurs NDCs, c’est-à-dire leurs engagements formels de réduction des émissions) et ont des projets à financer. Mais l’accès à ces fonds, dans la réalité, est semé d’embûches.

Un obstacle à trois visages : le politique, le financier, le technique

Pourquoi ces fonds n’arrivent-ils pas, ou si peu ? L’étude identifie trois grandes catégories de blocages, qui se combinent différemment selon les pays.

Le cadre politique et réglementaire, d’abord. En Tunisie, le flou persiste sur la vision nationale du marché des énergies renouvelables. Les règles du jeu changent, les politiques sont parfois contradictoires — ce qui décourage les investisseurs qui ont besoin de visibilité à long terme. En Égypte, le monopole de l’État sur l’électricité et la lourdeur administrative freinent les initiatives. Au Maroc, le principal problème résidait jusqu’il y a peu dans l’absence de cadre légal clair pour l’approvisionnement indépendant en énergie.

Les obstacles financiers, ensuite. Dans les trois pays, investir dans le climat coûte cher, en partie parce que ces investissements se font souvent en devises étrangères, alors que les monnaies locales sont soumises à des pressions. En Tunisie, l’inflation de la monnaie nationale et l’absence d’un mécanisme de financement transparent pour les petites et moyennes entreprises constituent des freins réels. Les PME (qui pourraient pourtant être des acteurs clés de la transition verte) n’ont pas accès au crédit dans des conditions acceptables. Au Maroc et en Égypte, c’est la même réalité : les banques locales restent largement en dehors des circuits de financement climatique.

Les lacunes techniques, enfin. Pour accéder aux grands fonds internationaux, il faut savoir monter des dossiers complexes, maîtriser des critères d’éligibilité stricts, et démontrer la solidité de son projet. Or, dans les trois pays, le manque d’expertise locale dans ces domaines est documenté. En Tunisie, par exemple, il n’existe pas encore de spécifications techniques suffisantes pour connecter les installations d’énergie renouvelable au réseau électrique, un détail technique qui peut bloquer tout un projet.

Des solutions existent, mais elles exigent une stratégie intégrée

Face à ce tableau, l’étude ne se limite pas au constat. Elle pointe des leviers concrets pour débloquer la situation, à condition que les pays s’y engagent de façon coordonnée.

Le premier levier est celui de la banque centrale. En valorisant financièrement les activités qui réduisent les émissions de gaz à effet de serre, et en encadrant l’émission d’obligations (vertes) des titres financiers dont les revenus sont fléchés vers des projets écologiques, la banque centrale peut envoyer un signal fort aux investisseurs privés : ici, le risque est maîtrisé, et l’engagement de l’État est réel. C’est une condition pour que le capital privé, frileux par nature, accepte de s’engager dans des projets dont le retour sur investissement est souvent lointain.

Le deuxième levier est institutionnel. Les trois pays ont besoin de renforcer leurs capacités à concevoir, évaluer et suivre des projets climatiques. Cela passe par des formations, par des partenariats avec des organismes internationaux, et par une meilleure coordination entre les ministères, les banques nationales et les acteurs privés. Aujourd’hui, chacun agit souvent dans son coin, ce qui fragmente les efforts et rend les dossiers moins solides aux yeux des financeurs internationaux.

Le troisième levier, peut-être le plus structurant, est celui de la stratégie nationale intégrée. Avoir des projets ponctuels ne suffit pas. Ce dont les pays ont besoin, c’est d’une vision d’ensemble qui articule mitigation et adaptation, qui identifie clairement les priorités, et qui traduit les engagements formels (les NDCs) en programmes d’action concrets, financés, et suivis dans la durée.

Le financement climatique n’est pas qu’une question d’argent. C’est une question de gouvernance, de compétences, de confiance, et de capacité à construire une stratégie cohérente dans un environnement international complexe. La Tunisie a les ressources humaines pour y parvenir. Ce qui manque encore, c’est la coordination entre les acteurs et une vision claire portée au plus haut niveau. Le Maroc et l’Égypte, malgré leurs propres contraintes, ont montré qu’une mobilisation plus forte était possible. L’écart actuel n’est pas une fatalité, mais le combler demande une volonté politique et des réformes structurelles que l’urgence climatique ne peut plus attendre.

ECOTOUS

Consultez le chapitre académique

“Catalyzing Climate Finance for Climate Actions in MENA Countries : A Holistic View of Egypt, Morocco, and Tunisia”- Réalisé par Sana Essaber Jouini, ISCAE- Université de la Manouba & Laboratoire d’Economie et de Gestion Industrielle (LEGI- EPT), Tunisie - Abdelaziz Essayem, Enseignant-chercheur, ISCAE-Université de Manouba, MOCFINE & Imen Baccouche, Chercheuse, LEGI-École Polytechnique de Tunis, Université de Carthage- Publié dans un ouvrage collectif de recherche académique, chapitre 6.

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